WINTER 2016 by Julien Mignot

Les tribulations de l'Anglaise dans un habitacle à température adéquate valaient le frisson d'un glaçon exilé d'un cocktail californien dans ton cou. Je jalousais en silence ces vents désertiques qui, avec une candeur élastique, pouvaient sereinement s'éparpiller sur toute ta peau à moitié nue dans le soleil déjà mordant qui glissait vers un printemps déjà présent.

Je n'avais que ce moteur pour consoler mes envies chaleureuses encore en hiver. Une croisière parisienne, une croisière de plaisance le ris rangé le long des quais. J'abats le phoque au passage et je me lasse de ces attentes et de mes questions en les remplaçant par des décibels bien écrits, et des pensées originales qui passent entre deux feux rouges ou verts. Je presse la pédale comme la détente.

 ***

Sur le cuir magnolia passé du cockpit, tandis que je quittais Paris pour rejoindre l’Auvergne, je discernais, capitonnés et silencieux, les effluves passagers de toutes ces conquêtes qui, aussi subtiles qu’un battement de cils, s’étaient déjà évanouies. Restait la carlingue et moi. Toujours à nos places respectives. Je chauffais à droite, entouré du cocon protecteur de ce coupé solitaire. Partir pour les fêtes seul c’est difficile, c’est une forme d’aveu d’échec.

 

J’ai dormi un instant sur l’aire près d’Orléans. Lorsque l’on s’endort, les mouvements de relâche s’animent. Et parfois, la nuque du siège craque quand le cou s’affaisse. On pourrait croire qu’un fantôme passager est revenu hanter le carrosse.

Je repensais à J., sa nuque sur l’assise, les pieds sur la calandre, et à une collection tout entière de moments agréables. J’ouvrais alors les paupières pour les garder précieusement. À l'aune des fêtes, et surtout du changement d'année qui allait suivre, je voyageais. Ainsi le véhicule, depuis qu'il était ma propriété, était lié à ces périodes de transhumance. Il était un catalyseur précieux.

Un peu comme les cadeaux et tout le tralala. Ils servent à ça : se rappeler des belles choses, ou bien racheter les mauvaises passes. Ce début de semaine chaotique et l’immense gouffre de solitude qui s’en suivirent pouvaient bien m’inquiéter, je me sentais surfer sur une fine lame tranchante très déprimante. Je ne savais pas encore de quel côté j’allais flancher. J’alternai alors des dépassements gauche-droite, pour l’équilibrer.

 

Pour affirmer mon penchant, oupour calibrer l’extension du domaine de ma lutte, j’ai choisi de partir en Écosse. Des billets secs. Je vais rouler. Rouler encore. Le volant à l’envers, mais sur la bonne piste. Il s’agit de choisir des paysages pour se projeter, de trouver des passagers de fortune pour aider l’aurore à se lever.

 

À quatre heures du matin, je quittais l’Auvergne. Vol de nuit. Les phares qui filent en guise d’étoile sous un ciel bas que l’on n’aperçoit même pas. Charles de Gaule, pluie, parking, embarquement. On contrôle aux frontières européennes maintenant. Étrange me dis-je, reculer sur une liberté chèrement acquise sans même moufter me dépasse. Atterrissage. Le parking. Une voiture. Les routes. On ne sort pas des sentiers battus. Les collines nous bordent et se dressent comme les vagues figées d’une gigantesque tempête dont le vent aujourd’hui ne soufflerait plus que des bribes.

 

La proximité des éléments et parfois troublante. L’origine liquide suinte encore par le sol gorgé de la lande, comme si cet océan rocheux débordait par les spores solides, transpirant ce long effort, contractant les éléments pour les tenir figés là, dans le vent, sous la terre spongieuse.

 

C’est au sommet du pic que cela m'est apparu. Plus encore quand je suis redescendu. Depuis hier, je suis suivi en permanence par les groupes alternativement chinois, puis indiens. Au restaurant le soir, la moitié des tables étaient asiatiques. C'était suspect. Et aujourd’hui, je me sens suivi. Nous arpentons les mêmes parcours. On se reconnaît désormais. La récurrence appelle une certaine forme de connivence. Je soupçonnais le responsable de l’agence nationale du tourisme d’avoir opéré un travail de fourmi plus que payant, auprès de ses homologues du levant. C’était mon dépaysement local.

 

C’est rare, mais c’est arrivé. La table d’à côté m’a abordé en me demandant si le fromage que je dégustais avec appétit était bon. J’avais acquiescé pensant que mon coup de fourchette aurait suffi à justifier mon envie. En effet, ce fromage écossais m’enthousiasmait plus que de raison, et je n’avais pas spécialement envie de converser entre la poire et le dessert. Nous avions là trois amies, environ 25 ans. L’une d’entre elles boudait loyalement : elle l’avait annoncé dès le départ. Les deux autres étaient étudiantes, l’une en architecture, l’autre en géographie. Conceto des matières qui m’avaient passionné avant d’aborder la photographie.

 

Le temps avait jusqu'à présent, feint d'être clément. Je petit-déjeunais installé devant des trombes d'eau, calfeutré près de la cheminée dans mon petit hôtel central. Mes deux Chinoises d’hier soir attendaient vainement le bus sur la place sous l’abri. Naturellement, je sortais tel un héros humide et leur proposais qu’elles m’accompagnent.

Une erreur informatique ou une attention bienveillante et maladroite de la guichetière du loueur de voitures de l’aéroport avait généré une sorte d’hérésie en forme de véhicule digne d’un nouvel apparatchik d’une république postsoviétique : la Skoda Superb portait bien son nom.

Ainsi depuis Glasgow et le rétrécissement permanent des routes dès lors que l’on s’enfonce vers le Nord (il doit y avoir une pathologie particulière au niveau des chaussées), j’étais seul à dompter la limousine, je n’étais que chauffeur et, sans casquette, j’étais ridicule. Il était raisonnable de faire profiter de ce luxe mes nouvelles amies asiatiques. Elles l’ont naturellement compris et, sans que je ne demande quoi que ce soit, se sont installées à l’arrière.

 

La pluie ici ne tombe jamais droite. Comme la langue, elle prend un certain accent.

Le vent, la terre qui respire, projette les gouttes au-devant, glaçant nos joues de minuscules projectiles liquides, acérés comme une lame lorsqu’il se déplacent à la vitesse de la tempête.

L’air contre soi pétri le corps, l’érode, les éléments nous polissent.

 

Nous étions totalement trempés quand je les déposais à l’hôtel. Les sièges chauffants de la limousine n’avaient eu qu’un effet soporifique sur ces drôles acolytes, pendant que je me débattais avec une visibilité nulle et des routes étroites, elles avaient sombré, joues contre joue, à l’arrière toujours. Le plus normalement du monde, nous avions passé une après-midi ensemble, la version amicale d’une nuit avec une inconnue que nous ne reverrons jamais et qui était pourtant naturellement reconnue. Je ne vous connais pas, mais l’on se reconnaît.

La nuit tombait juste quand nous séparions. La tempête montait encore. Le ciel était d’un bleu uniforme et glacé, comme se nimbant de toutes les nuits de la terre. Le soir mettait un temps fou à venir. Descendant les nuances les unes après les autres. Laissant l’éclat du ciel baver, délavant même les gouttes et les sommets, les pentes, la route. J’ai quitté l’île pour attaquer les lacets. Quand j’ai enfin pu conduire de mes deux mains, on ne pouvait vraiment plus rien photographier, même les biches sur le bord de la route s’étaient rangées, j'ai commencé à flipper. Là, seul, au plus fin fond de l'Écosse, et des Highlands sur des singles path, bordant des Lochs aussi insondables que le noir de l’au-delà des phares. Comme une inquiétude interrogeait mes certitudes sur les qualités de fiabilité de l’auto.

 

 En arrivant, je constatais que nous n’étions que six dispersés dans la salle de restaurant. Deux couples et deux hommes seuls. Encore une fois le fromage était très bon. Il devait y avoir des cuisiniers, d’autre personnel et pourtant nous aurions pu croire en l’omniscience du maître d’hôtel, le bruit de son agitation, même discrète, remplissaitle silence des autres, la lumière oscillait en intensité comme si le générateur était défaillant cycliquement et cliniquement, le vivant habitait les objets, c’était certain. Nous semblions isolés.  Finalement, cette salle à manger très Agatha Christie me plaisait.  Je faisais un clin d’œil au trophée de chasse qui trônait. Quitte à crever dans un placard, autant s’assurer la connivence de la faune locale dans l’au-delà.

 Ce matin alors que je circulais vers un cul-de-sac : si je voulais atteindre le bout, je n’avais d’autres choix que d’y aller. Ainsi, je réfléchissais sur le principe de l’aller-retour. Plusieurs points cruciaux me semblaient nécessaires à creuser :

– Chaque mètre parcouru vaut double

– Une seule destination est possible

– On ne voit pas la même chose à l’aller et au retour : de l’importance du chemin ?

– On revient d’un point de l’espace au même endroit : le temps nous sauve ainsi et nous permet une évasion elliptique puisqu’il devient ainsi la variable souveraine.

J’ai impression d’avoir évolué en cul-de-sac dans ma vie. En rebroussant parfois chemin le temps nécessaire à déconstruire la relation. Se servir des briques qu’on avait utilisées pour sa construction pour bâtir les prémices de la suite.

 ***

L'hiver commençait par un dimanche parfait. Même s'il ne neigeait pas. Même s'il ne faisait pas assez froid pour se lover sous des couettes confortables, les plaids adéquats étaient juste de mise.

Dans l'ordre il y avait une succession agréable de moments gustatifs musicaux et charnels. Il y avait eu un petit déjeuner avec du pain frais, celui que l'on va chercher hagard, les yeux embués d’humeur à 13h du matin, un sweat sur le dos et un jean sans dessous, les cheveux de travers au-dessus et une odeur de nuit à fleur de peau.

Le tout concluant une semaine curieuse. De celles qui commencent plus calmement qu'un ciel bleu sans rayure d'avion, celles où les choses arrivent sans avoir à les provoquer. Et tout était arrivé dans l'ordre. Comme un quinté, mais en mieux. Les amis en plus, la douceur, 2016 ressemblait à un millésime facile et immédiat. À consommer maintenant. Primeur libre et garde certaine. Un swing sans bégayer.

 

Quand on entameune histoire, amour passager ou régulier, il y a toujours ce moment, tôt ou tard, où l’on va se rendre chez l'autre.

C'est un moment qui débute chez soi en général. Puis il y a le trajet. Pour ma part, j'emploie le scooter, et ainsi je dessine un itinéraire. Le plus délectable, c’est quand on a peu de référence, quand on se retrouve à une heure inhabituelle . On traverse alors ville en usant des raccourcis, en privilégiant des axes connus ou au contraire, inconnus. On sillonne, on tire des bords. Ou alors on fait confiance au taxi en regardant défiler les réverbères par le coin de la fenêtre. Les gens qui vaquent, on a du temps pour les regarder. Et puis il y a le lieu en lui même. Lorsque l'on se rapproche, le hall, les odeurs, la hauteur des marches, le sol, le bruit et l'écho de nos pas. Ensuite on découvre l'intimité du logis. Et ça ne nous regarde plus.  

 

***

L’apanage des grandes villes, c'est de niveler méticuleusement tout en gardant l'intégrité des quartiers. Le principe d’altérité fonctionne à plein régime. Parfois la fulgurance, c'est une caricature qui surgit. Et toi, french aiguisé au bout des doigts, coque de MacBook violette, écouteurs Sony blancs en forme de casque, legging, bonnet avec coupe de cheveux travaillée pour coller au galure. Devant ce lambris, dans ce café de Williamsburg, je t’ai regardé attentivement faire un selfie lorsque tu mordais dans ton croissant. Et je n’ai pu te remercier. Mon Dieu ! Tu m’as fait ma journée

 

Le type écoutait sa musique dans un casque nasillard. Il devait être portoricain et était massivement épais. La peau mate et burinée. C’était Alicia Keys qui jouait New York. Je me disais que c’était un peu comme d’écouter Piaf plein pot dans le métro à Paris. Sauf que le R’n’B est encore plus propice à la vibration, au trémolo du larynx et à la gestuelle qui l’accompagne. Nous sommes arrêtés à Union-Square. Le conducteur avait sans doute freiné trop tard, trop loin du quai. Les passagers sont descendus par notre wagon qui avait encore un accès à la plateforme. Nous étions dans le second, alors pour pallier au décalage, les passagers de la première voiture ont défilés, les uns après les autres, suivant nonchalamment un grand black très costaud et qui était le guide du métro. Les épaules larges et pas de cou. Un routier sur des rails. Je regardais attentivement les gens en prêtant des histoires à chacun. Quelle pourrait bien être la mienne si je devais l’inventer ? Quels seraient les indices relevant de ma mission du jour, de ce que je suis, de ce que je fais là ?

Je partais pour shooter un backstage version studio improvisée. Il neigeait quand je sortais du métro et empruntait la high-Line. Emmitouflée dans une vaste veste, je me retrouvais à marcher avec mon cup of coffee soja late. J’avançais serein. Cela faisait un moment que je n’avais plus eu ce goût de c’est arrivé. Car parfois on imagine qu’un jour cela arrivera. Sans trop y croire bien entendu. Car les rêves sont supposés inaccessibles au moment où on les formule. À chaque fois, la réalité me rattrapait, et ceux-ci avec. D’un étranger tentant d’entendre le son d’une langue qu’on ne maîtrise pas, j’étais passé au stade de l’aisance précaire de celui qu’on attend. J’ai passé du temps à monter ce set-up, comme avant, seul. Ava m’aidait quand même par téléphone. Je  pense à ces rêves que je n’ose prononcer tout haut. Il se pourrait bien qu’un jour, sans élever le niveau du son de ce murmure, ils adviennent sereinement, tranquillement, en nous laissant le temps de nous retourner sur ce passé, apaisé. 

***

J'ai regardé la jeune fille tremblante tendre son CD au maestro. Tout l'être vibrait, comme encore emprunt des sinusoïdes sonores et sensibles qu'avait déployé l'artiste sur scène voilà quelques minutes à peine. Sa voix laissait paraître quelques trémolos, sa chair tremblait, si bien que même les larmes, sur ses joues, zigzaguaient.

Pour moi qui n'avait reçu la culture du classique que sur le tard, de manière empirique, me retrouvant souvent planté devant le rayon CD classique de la Fnac à appeler un violoncelliste connu tel un dealer de confiance pour lui demander « peine de cœur, mais quand même une semaine ensoleillée, un truc pour passer le cap quoi, peu de lyrisme, plutôt efficace, mais quand même sensible, tu me connais... Quelle œuvre ? Par qui ? ». Bref, j'avais appris avec le goût des autres à me forger le mien.

Je n'avais pas usé mes fonds de culotte sur les bancs du conservatoire, je ne me représentais pas ce que voulait dire apprendre un instrument ou encore lire de la musique. Ainsi, lorsque j’ai commencé à Pleyel, me retrouver en fin de concert en jean basket à photographier Abbado dans la loge, après être passé devant tout le monde massé devant la porte ne me posait aucun problème. Et mon allant ainsi déculpabilisé ne dérangeait personne. Maintenant à la Philharmonie, je tâchais de coller un peu plus au protocole. Non pas qu'on m’ait fit remarquer quoi que ce soit, mais l'impertinence volontaire peut parfois être lassante.

Pollini était sans doute ému lui aussi. Je les avais tous vu de près défiler sous les yeux ébahis et presque encore enfantins, même si je n’usais pas du protocole, je mesurais la hauteur des géants qui se retrouvaient devant mon objectif à la hauteur de l'émotion que je venais de ressentir en les écoutant. Radu Luppu, Zubin Mehta, Abbado, Martha, Perahia, Barenboim, Ivry, Menahem, c'était quand même un truc. Un sacré truc. Je n'aimais pas les musiciens seulement virtuoses.

C'était une sacré chance de se balader partout dans ces salles mythiques. Je connaissais Pleyel par cœur, j'avais mes trucs pour shooter en silence, pour me planquer ou me déplacer. Je retrouvais les mêmes bases à la Philharmonie, confortable paquebot moderne quand Pleyel avait le charme d'un transatlantique.

 

Maurizio, né à Milan voilà 74 ans est le fils de Gino, architecte rationaliste. Quand il se déplace, c’est d’un pas rapide et engagé. Son costume est à peine trop grand sur ses frêles épaules. Il semble être pressé de quitter la scène. Maurizio venait d’animer ses doigts pendant presque deux heures sur le clavier. Parfois, nous aurions cru en fermant les yeux que la seule modulation de la pression aérienne était capable de créer cette note limpide et presque vaporeuse tant ses pianissimi étaient tendres. Quand on ouvre les paupières et que l’on voit la silhouette âgée s’agiter sur l’instrument, ce que l’on perçoit nous étonne. Comment peut-on garder ce panache et cette virtuosité quand le poids des années pèse sur chaque parcelle de votre corps ? J’avais parfois l’impression que, physiologiquement,  ilsavait mieux jouer que respirer. Que ses mouvements précis et non innés étaient devenus sa norme, sa vitalité, son réflexe. Il a tout joué par cœur. Seul devant son piano et deux mille personnes. Il a salué par politesse, par protocole, et par pudeur, car je lui prête de n’avoir rien d’autre à dire de plus que ce discours magistral qu’il venait de prononcer. C’était de la physique, pure, de la musique, pure, du génie, pure. Rendre la partition invisible, matériellement je veux dire, et transformer ce qu’a écrit le compositeur en musique magistrale, quand elle est une suite logique et naturelle, devient rare et aussi précieux que des diamants bruts polis par le temps et les âges en taille douce.

 

***

Dans le taxi qui allait de Mayfair à Spitafield, par la custode, je l’aperçus, sous un lampadaire, figée dans la nuit. Une lumière électrique propre aux nouveaux quartiers construits après le Barbican dans l’est. C’est une lumière froide qui rappelle le jour ou bien le cinéma.

Je reconnais mal Londres. Je suis venue une quinzaine de fois et les quartiers ne se connectent pas encore. New York est une évidence. Ses quadrilles plantent aisément le décor comme Haussmann à Paris. Le point de repère est au coin de la rue. Ici, je sais où je suis, mais sans me situer précisément. C’est pourquoi j’ai aimé le moment où je l’aperçus.

Elle était en noir. Capitonnée dans un manteau chaud pour combattre les derniers aléas climatiques locaux. Comme une rincée, pas plus tard que cette après-midi. Elle collait, certes, avec un réchauffement atmosphérique. Je ne crois pas qu’elle était jolie. Je crois qu’elle eut été tout à fait transparente dans d’autres conditions. Mais la perfection pétillante sur ses joues de porcelaine reflétait le climax entre le moment, sa peau, mes projections et le décor. Finalement j’en reviens toujours à chercher une photographie.

***

Philippe est arrivé en trench avec Claire. Nous sommes allés directement à la Paella, drugstore de patatas, chapelle dédiée à Messie comme Moïse au christ qui distille tout ce que l’Espagne a fait de mieux et qui peut être susceptible de s’importer à Paris.

Tout est allé bon train ensuite, la soirée est passée d'un trait, comme une gorgée de bière ibérique rince la tortilla qui embouteille l’œsophage, nous oscillions entre PNL et Joy Division en guise de digestion. 

***

Juste après avoir bouclé mes billets. Sans avoir demandé à des amis ni même me renseigner sur quoi que ce soit, j'ai eu cette impression de dégringolade fragile qui fait qu'on se demande pourquoi. La presse était un shoote permanent. Quand les dates manquent, on part en cure. 

 

A gauche, on pouvait distinguer la ligne de la nuit qui se couchait sur l'Afrique. À droite, un jeune cadre dynamique partait en visite semi-professionnelle à Marrakech. Son assistante lui léchait le lobe pendant qu'ils jouaient aux mots croisés. J’avais du mal à cerner le professionnel entre les deux activités.

Par le hublot, la terre s’était dégagée de son couvercle dépressif une fois les Pyrénées passées. J’ai regardé avec délice les paysages du sud de Madrid. Tordue, flétrie, contrite, la lueur hivernale rasante donnait aux hauts-reliefs toute sa teneur. La Maroma, fier comme un phare, perçait les nuages en dévalant vers la mer. Il donnait la direction de l’Afrique.

 

En arrivant en retard, à l’aéroport, deux avions étaient devant nous et les passagers attendaient pour les passeports. L’avion de Bologne a attérit. Les Italiens se sont engouffrés dans les lacunes et la flemme des gardiens, grillant tout le monde d’un air latin prioritaire. Je lisais Theodore Monod tranquillement, et finalement cet événement a donné du contenu à ma patience. Il y avait tout un spectacle à observer. Des commentaires fusaient, certains nous comparant aux migrants de Calais, absurdes et abscons, j’ai failli perdre mon flegme face à ces bouches folles, remplies de condescendance sociale dirigée depuis un cockpit de certitudes aussi creux que leur curiosité. Finalement tout le monde grugeait et se bousculait, sans classe, aucune. J’en suis sorti indemne. La patience est une vertu que l’on éprouve au quotidien.

 

C'est toujours une épreuve la route dans un pays inconnu. Ma pratique amanite fut utile. Le souk permanent était indécent à l’heure de pointe et mettait tout de suite les pendules à l’heure. En me garant, le gardien du parking en plein air m’a demandé de laisser le frein à main desserré et de ne pas engager de vitesse. J’ai obtempéré. Confiance aveugle sincère. J’ai pris mes sacs, abandonné la voiture ouverte, et je le suis engouffré dans la Medina. J’ai évité bon nombre de kifs pour arriver à une échoppe bleutée de néons et saturée de fumer : « - pas d’accès après, tu vas où ? ». «- Je ne connais pas, mais viens. »

 

En refermant à l’instant mon carnet, je suis tombé sur un ouvrage de François Haspero ét Klavdij Sluban, j’avais feuilletée Transverse un de ses livres, édité en 2001, la veille, l’exhumant de ma bibliothèque comme une vieille relique qui nous donne à voir avant de voyager. La page où je l’ouvrais était une citation du directeur de la collection.

 

« Il y a 2500 ans, Pinacle disait « N’aspire pas à l’existence éternelle, mais épuise le champ du possible ». Cette exhortation au dépassement de la vie était aussi un appel à la liberté et aux liens qui l’unissent à l’esprit d’aventure. 25 siècles plus tard, l’énergie vitale de Pinacle ne serait-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés les plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure l’un des derniers espaces de liberté ou il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ? C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience ».

J’étais définitivement sur la bonne route il n’y avait plus qu’à faire.

Le premier chapitre, encore, s’ouvrait sur Alvaro Mutis qui dans les éléments du désastre disait « D’autres lieux encore seraient possible et dans des circonstances très diverses. Mais pour finir, c’est toujours en nous-mêmes que ce produit la rencontre et rien ne sert de la préparer ni de l’attendre. »

Amen

 

La marée avait eu le temps de remonter puis de commencer progressivement à descendre. Sur la bande de sable, à l’autre bout de la plage, minuscules, on distinguait des cavaliers sur leur monture au galop qui se déplaçaient en soulignant cet horizon déjà plongé dans le crépuscule. Ce sable humide brillait encore des dernières lueurs du jour, reflet du ciel légèrement voilé par la brume et la lumière qui tombaient. De l’autre côté, ici, on se penchait part de la le garde-corps de la jetée pour distinguer l’astre sombrer dans les flots. En face, l’infini avant la terre.

J’aime désespérément les endroits vierges, qui paradoxalement conotent une épaisseur de vécu. Les lampadaires viennent de s’allumer, le Muezin appelle à la prière. Tout était parfait comme si cela avait toujours existé.

 

Sur le port, tard le soir, les chalutiers sont en myriades pressés contre le quai. Le roulement est permanent. Les pêcheurs passent de chalut en chalut, entre les amarres et les bouts, d’autres réparent les filets. Les patrons vendent près des échoppes. Le tout dans l’odeur des arrivages précédents qui finissent de pourrir derrière le mur. Quelques vapeurs de kiff dépassent des barques pourries à contre nuit, accoudée aux réverbères, à contre-néon. Serrées contre le bois, pressés pour garder la chaleur du jour balayé par le vent catabatiques qui s’engouffre entre les coques et tombe les Celsius comme on égraine un chapelet. Ces petits foyers rouges planqués jouent avec les feux des navires en contrebas, c’est la constellation des pêcheurs de Mogador.

 

Le silence ici tombe à un moment précis. Tout se tait, passants, murmures, mouettes, chantier, même le vent se calme, il persiste parfois, par habitude. C’est un voile qui s’abat d’un coup. Une sourdine capitonnée de noir qui recouvrirait le balbutiement d’un son. Et ce n’est pas la nuit. Elle est tombée déjà depuis bien longtemps. Je crois que c’est seulement l’installation du sombre, quand on éteint le mouvement dans la nuit.

 

C’est le frottement qui donne un son au vent. C’est lui qui cogne saccadé sur mes tympans après la bourrasque. C’est lui qui illustre le mouvement du pin devant moi. Ses épines sont de fines branches longues comme les doigts d’une main d’un géant. Elle danse. Module. Ondule. Comme le vent change, je la regarde les yeux fermés.

  

Aujourd’hui j’étais nerveux. Se retirer c’est aussi apprendre à son insu que les éléments ont une influence folle sur notre état. Et le vent soufflant puissamment avait percé l’épiderme pour atteindre les nerfs. Il contribuait à la lumière incroyable, aux tempêtes de sable émouvantes, mais il tapait clairement sur le système. Pas une seconde sans son de toute la journée. Il couvrait tout. Les mouettes devaient voler au couchant près du port. Puis, stationnées en face des bourrasques en plein ciel, elles avaient plongé sur les rochers du littoral, comme abattues, pour nicher.

Plus tôt, j’avais poussé jusqu’au nord là où la route s’arrête. Derrière moi un Far-West surpassant les plus beaux décors d’ Hollywood. Devant, l’homme était arrivé dans mon dos sur la plage absolument déserte, courbé par le vent. Il était juste une ombre quand il est apparu. L'irréel en marche, il avançait, mue par son fardeau invisible. Il avançait contre le vent et hâlait au nord. Nulle part. Il n'y avait rien là-bas. Plus de route. Plus d'habitation. Plus de chemin. Il marchait courbé. Se faisant plus fin qu’un sabre pour trancher les pointes sifflantes, flèches de sable lancées à l’assaut de l’air. Le sol était zébré par le sable courant. Nos pas s’effaçaient en avançant. Le bruit assourdissant de l’air couvrant même celui des vagues. L’odeur forte de la mer démontée, le soleil mordant. Le décor était surnaturel. La visite impromptue de mon ombre aussi. Parfois sans savoir pourquoi, et sans jamais chercher à savoir, de justesse, nous arrivons à point.

 

Ce soir en rentrant, j’ai levé les yeux au ciel pour contempler les étoiles constellant la voute si dégagée par tant d’air déplacé. Je n’ai pas compris tout de suite, il y avait des astres, flottaient dans le sombre les paquets d’embruns égarés qui passaient comme des mirages. C’était sans doute les empreintes de pas du passager de cet après-midi. Des paquets de mer et d’écume qui avaient rejoint le ciel. Envolé, passagé, disparu.

 

***

 

Je dormais moins, ma fatigue se comprenait d'elle même. Le manque de sommeil venant pallier toutes les questions médicales qui pourraient expliquer cette lenteur chronique des paupières.

 

Un chauffeur russe me raccompagnait chez moi ce matin, et les Russes, chez Uber, c’est rare. Il était précieux. Très propre sur lui, conduisait magnanimement une Laguna. Il était extrêmement vigilant pour ne pas esquinter son véhicule. Il n'utilisait pas Waze, respectait les feux oranges, avait les oreilles légèrement décollées. Je le regardais depuis le siège arrière. Sa petite barbe légèrement naissante, son grattage de tête récurent : de petites angoisses passagères qu'il ne compensait pas par des palabres ou une éloquence particulière. Il n’y avait pas non plus la radio. Il ne demandait pas l’avis au client sur la station, il n’y avait pas d'eau à disposition et terminait sur l’élan au point mort jusqu'au feu. Je ne cernais pas l'animal.

 

Je ne cernais rien non plus à ma courte nuit dans un appartement juché haut sur une île. Perché. Une collection stratosphérique de Telecaster. Des tableaux aux murs. Des piles éclectiques entassées serrées. Un vibro, une pipe à opium, Bouddha et Steve job se donnaient (enfin) la main. Nous avions failli dormir à trois. Pliés en quatre. J’avais sombré une heure par personne présente dans le lit. C’est un adage qu’il faudrait, me disais-je, adopter plus souvent. 

***

 

Black Star – David Bowie

The Last Living Rose – PJ Harvey

Trouble, Heartaches & Sadness – Ann Peebles

Glad You're Mine  DJ Spinna Feat. Angela Johnson

Driftin  Alessi Brothers

Sunrise – Cherubin

Makeba – Jain

Holes – Mercury Rev

Cygnet Committee – David Bowie

Duran – Miles Davis

Adimiz Miskindir Bizim - Mazhar Ve Fuat

Children of the Night – Isaac Delusion

Fortune – Little Dragon

Vinur Minn – Ólöf Arnalds

Zvichapera – Chiwosino

Wasurecha Iya Yo – Watanabe Hamako

Sote Sote Adhi Raat – Sapan Jagmohan

Нежность – Майя Кристалинская

Dancing In the Moonlight – King Harvest

Brunswick – Bambi Davidson

Love Is Strange – Wings

Black Water – Timber Timbre

Dr. Beat –Gloria Estefan & Miami Sound Machine

Little Red Corvette – Prince

Everywhere – Fleetwood Mac

I love You – Spacemen 3

Heatwave – Martha Reeves & The Vandellas

Tangled Up In Blue – Bob Dylan

Deux arabesques: No. 1 in E Major – Claude Debussy par Monique Haas

Girl Loves me – David Bowie

Swell & Ammi Ammi - Archy Marshall

You're Mine – Lola Marsh

Nice Dreams – Son Little

Rose Quartz – Toro y Moi

Closer – Klyne

101 (feat. Joe Newman) – Portico

Monday – The Sea and Cake

Lost my Head there – Kurt Vile

Sugar Hiccup – Cocteau Twins

The Traveller – Fascinator

To Hell With Poverty – Gang of Four

King Kong – Clinic

Hey Mister – Althea Forrest & Togetherness

Use My Body – Mavis John

Hang Together – Odyssey

Billy Jean – Shinehead

Let Me Down Easy – Paolo Nutini

Capsized – Andrew Bird

Dream On – Aerosmith

Into The Night – Julee Cruise

Run Of the Mill – The Magnetic North

Part Two In My Own Way – Ray LaMontagne

T.B. Sheets – Van Morrison

Ecstasy – Ohio Players

Ball of Confusion (That's What the World Is Today) – The Undisputed Truth

A Change is Going to Come – Baby Huey & The Baby Sitters

Coming Home – Leon Bridges

Je fais le mort – Juniore

Need – WhoMadeWho

Let's Dance – M. Ward

Take Me to Your Heart (Remix) – Eurythmics

All Res – GoGo Penguin

Here – Pavement

Lazarus – David Bowie

Who Knows Where the Time Goes – Nina Simone

 

 

AUTUMN 2015 by Julien Mignot

C'est comme si l'hiver était tombé d'un coup. Il faisait froid aujourd'hui. Nous avions frissonné depuis le petit matin et cette première averse. Puis le vent était venu balayer les dernières feuilles suspendues aux arbres.

C'était mon anniversaire. Une autre fête avaitson paroxysme, à Liberation, l’une des dernières avant la fermeture du journal. Mes amis et moi étions au studio. Une fête surprise, une improvisation camarade.

À 21:42 le téléphone a sonné. La rédaction. Je n'ai pas répondu. Les premières nouvelles sur les fils. Les premiers SMS inquiets de ceux qui ont compris plus vite que quelque chose auquel on ne veut pas croire se jouait, tombaient.

Le X en deuil. Des coups de feu. Partir ou pas sur le terrain. Une prise d'otage. Le Bataclan. Les amis. Où êtes-vous? Ça va? Tout est ok? Barricadés. Calfeutrés. Les réseaux sociaux qui s'agitent. Le silence dans la pièce. Tout le monde se tait. Scrute le fil. L'un des convives a des amis au Bataclan. 15 minutes longues comme des jours. Elle est touchée, mais elle va bien. Et les autres ? On ne sait rien. Un autre a sa femme, une amie proche qui n'est pas là. Repas de famille. Festif. Septime. C'est rue de Charonne, comme les coups de feu. Le sommelier appelle. Personne n'est touché. Mais une rafale de balle a déglingué la vitrine de Clamato. Notre amie va bien. Dans le noir, au fond du restaurant. La police veille.

Les autres? On attend. Les nouvelles rassurantes tombent.

Et puis les sirènes. Tout est trop calme. Les sirènes encore. Seuls quelques Uber circulent avec les ambulances, les pompiers et les voitures policières presques banalisées. Le reste au loin ce sont des sirènes, encore, qui précèdent le glissement sonore de l'asphalte. On ne comprend plus rien. Je suis né un vendredi 13 il y a 34 ans. Et depuis ce treize-là, novembre ne sera plus jamais comme avant.

  

Le 13 c'est le premier jour où on a eu de la lune, et tu sais quoi ? Malgré tout, ça nous a rassurés.

 ***

 Juste avant le drame, nous étions au centre du Grand Palais.

Le vernissage de Paris photo c'était hier. Je regardais les images. Papier peint bourgeois pour collectionneur à peu de frais. Au centre de la nasse, sous la coupole, je me demandais, « mais pourquoi court-on ? ». Je n'ai jamais été aussi près de produire un début d'œuvre personnel et je ne me suis jamais senti aussi peu en adéquation avec le sens global de ce qui ne tient pas dans le cercle restreint de mes amitiés précieuses, exception faite, quelques écarts donnent de l'éclat. Comme une lumière qui change. Comme un soleil qui tourne et se reflète subitement dans un carreau lointain, laissant la brillance trouver notre rétine, loin à l'horizon. On ne peut pas décrire la guerre. On ne peut pas décrire le désordre. On ne peut pas décrire la paix. On ne peut pas décrire l'amour. Nous ne fabriquons que des écrans pour projeter une réalité personnelle et espérer qu'elle trouvera un écho vers d'autres d'horizons. Celui de la ligne sensible que détient le spectateur.

 

On ne distingue que des limbes et des banquiers. Des kilomètres de cravates regardent les désastres du monde. Des sacs Givenchy arment des silhouettes oblongues, des déesses précieuses et occidentales dont l'autre bras cherche vainement la main d'un ami aimant. Curieusement des vases en éclats disposent de plus de succès que des rhinocéros écornés. Le musée d'art moderne est rempli des invités du prix international que l’on remet. Je ne parviens pas à trancher. C'est sans doute un bien pourtant. Ou de la bien-pensance. J'oscille. Louvoiement dans les salles. Je me camoufle avec un verre de champagne et pourtant, comme la corne du rhino, ça se voit comme le nez au milieu de la figure à quel monde j'appartiens. Le prix est décerné comme si j’avais joué aux fléchettes ivres mort. Hors cadre, hors cible, au mieux, au hasard. L’un des prix les plus courus de la photographie revient, et cela n’engage que moi, à la propostion que j’estime la plus consensuelle et lisse. Comme la peau de la lauréate, tendue sur les pattes et profilée chirurgicalement, qui reçoit le chèque des mains de Kofi Annan. Je voudrais tellement comprendre.

***

 C'est un restaurant banal.

Une grande table, autour de laquelle s’égrainent d'autres pour deux, un gré sombre au sol et des chaises Starcks en polymère transparent. Pas de nappage et des serviettes en papier. Tout le monde parle anglais. Sauf peut-être la serveuse au comptoir à l'entrée qui a un fort accent français, mais qui me reçoit sans épargner Molière.

En face de moi, un couple typique de British, calé juste à ma gauche, au fond à droite près de la baie vitrée qui donne sur le golf.

Madame me fait face. C'est peut-être pour cela que je l'entends plus que son présumé mari, qui, selon leur âge avancé, devrait tenir ce rôle. La grande table perpendiculaire à droite est aussi tout à fait anglo-saxonne. On parle haut et fort avec un fort accent écossais, nimbé d’highlands, ce qui ne fait absolument pas désordre dans ce décor champêtre.

Il est, je le croyais jusqu'alors, de bon ton dans la bonne société anglaise, de rester discret. J'ai appris, tout en mangeant un confit de canard à propos, puisque je suis dans le Sud-Ouest, que le flegme anglais pouvait se rompre parfois d'une manière spectaculaire, y compris en situation sociale.

La lady lève une première fois le nez de son assiette. Le propos est cinglant, ciselé, et discret. En une phrase, je saisis le léger mouvement d'épaule de son mari qui enfonce un peu plus son cou dans son buste. Il est allant et plutôt taillé pour son âge, mais l'on sent tout de suite dans ce léger changement d'attitude corporelle, que la flèche a fait mouche. Il continue de regarder son verre comme si de rien n’était, faisant valser le vin rouge délicatement entre le pouce et l'index. Il prend son temps.

Puis il décoche à son tour la riposte. Infra basse en opposition directionnelle, je n’attrape pas le verbe au vol. Madame encaisse, puis, d'un « well » appuyé, accordé à la remise en place caustique de son chignon qui aurait fait pâlir un boxeur qui rentre sur le ring, elle déroule la litanie de reproche qui était restée bandée dans son for intérieur.

Un gauche, un droit, la rythmique est saillants. Le verbe, propice à la joute, est percutant. Le mari encaisse, le rouge aux joues, celui dans le verre a stoppé la danse. Je tente vainement de détecter le cœur de la querelle camouflé dans les cliquetis des couverts, qui s'apparente à des recharges de barillets, les regards fringants des convives d’à côté qui comprennent qu'un cas d'école se joue dans ce soin de la salle puisque la retenue est désormais bien rangée derrière les verres de rosé.

Dans la confusion à peine camouflée, l'assaillant déballe les lames et les usent à l'endroit, les larmes coulent sur son minois, maintenant dégoulinant de fard humide. Mise à l'épreuve par la saillie waterproof, elle décroche vers les water-closets.

Côté garçon c'est le démarrage en côte. Point mort. Un ange passe, puis deux, la tablée ne rigole plus du tout, les écossais en sont kit pour le volume sonore déployé. Et le silence devient embarrassant. Elle tire la chasse, il vide son verre. Madame revient d'un clapclap glaçant sur le gré froid. La chaise en plastique racle le sol et son mari reprend la main. Les deux mains de part et d'autre du verre maintenant vide d'un trait, il entame sa tirade. En deux mots, c'est plié. Le rimmel est définitivement foutu, les coups bas peuvent pleuvoir.

Il assène pour conclure un « that’s it, it’s finnished » qui cingle la salle entière en résonnant sur le sol. Un verre se brisant n'aurait pas fait plus grand bruit. Le couple, s'il est encore temps de le décrire ainsi s'observe. Plus rien ne bouge. C'est elle qui détale la première et rompt le statu quo de la scène après avoir effeuillé tous les billets de son portefeuille.

Finalement je comprends qu’à la retraite aussi et sous couvert d'apparences flegmatiques, on peut encore être adolescent. Elle sort, hautaine et guindée à souhait, son dos entier revissé sur ses gonds. S'il n'avait pas remis son manteau en même temps qu'il marchait, son mari aurait pu aussi sauver les apparences. Le règlement se dénouera dans l'intime. Au chevet de la bête mourante, de l’amour ou de l’homme, on ne sait plus.

Ce qui est certain, c’est que l’on peut définitivement avoir 20 ans toute sa vie.

***

La dîme de l'automne c'était la fumée de nos deux cigarettes qui s'écrasent en cœur dans les cendriers. L'un est sur le comptoir, l'autre prêt de moi, entre lesplaques céramiques de la cuisine et l’évier. Il me plait de m'installer là, protégé. Dans ce cas précis, je ne sais pas si le pire danger vient de toi ou s'il vient de moi. Nous rentrions seulement de Clermont par voie ferroviaire. Il y a eu moins d'égards que d'arrêts pendant le trajet.

 

Je suis rentré de chez Fred en Vespa. Je n'étais pas rentré ivre depuis longtemps. Sillonnant Paris en zigzaguant, tirant des bords entre des états d'âme passagers. Ivre de whisky et de cigarettes. Le monde derrière moi refait à neuf en quatre ou cinq couches, luisait encore de lustre dans le rétroviseur. Je n'avais pas de port d'attache, aucun mouillage en bout. Juste mes draps comme un sémaphore et ma cuite comme une gageure pendante et fiévreuse qui traînait sur mes commissures colmatées.

Il faudrait un palace pour accueillir les nuits sans fin. Un palace entier dédié rien qu'à les garer dans la longueur. Dans leurs grandes largeurs aussi. Stocker des palabres, à la rigueur, pourquoi pas. Bref un espace consacré aux sacrifices de notre peau qui vacille avec les engins que l'on chevauche. Il faudrait des hangars pour stocker nos humeurs, des litres d'espaces pour combler le vide intersidéral que fabriquent en boucle des cathédrales de manques.

 

Ce soir j'écris encore sur les mêmes thématiques. Des clopes, des filles et des sentiments. À la fin, je voyage pour rien. Quelques lignes sur le sujet, vite fait. Et puis plus rien. La tentative de sondage sous-jacente est une marotte usée, mais c'est encore la seule motrice capable de nous permettre de comprendre que nous écrivons sur ce qui nous manque ou sur ce que nous ne comprenons pas. Jamais sur ce que l'on ne connaît que trop bien ou sur ce qui est acquis. Je me trompais, moi qui croyais maîtriser ne serait-ce que les Craven. 

***

J’ai récupéré des pellicules datant de l’été. Corse, Bretagne, New York. C’est le jeu. Je me dis souvent que toute ma vie tient sur une bande de gélatine sensible. Et c’est sensiblement la même chose dans les faits, ce long ruban qui se débine comme un tapis roulant. Reste à savoir qui bouge. Si c’est le temps qui file sous nos pieds, ou si nous sommes mouvants dans l’espace. C’est à ça que je pensais tout haut dans mes voitures de location successives en parcourant les régions françaises pour Le Monde. J’avais tout le temps. Je pouvais contempler le vide de notre cher pays. À quel point, en dehors des villes, la pression n’existe pas. Seules les intempéries peuvent légitimement avoir un impact ici. Je ne comprenais pas les prédictions à tendance très droitières du sud-est, ici, en Camargue. Je ne les comprenais pas plus sur la plage de Berck-sur-Mer en regardant l’horizon. La mer était bien trop démontée pour voir débarquer des migrants égarés, et pourtant. Alors l’emploi, ou plutôt le chômage est une menace sans doute plus redoutable encore. La première n’étant peut-être qu’une conséquence de la première. Je me suis souvent dit que le candidat Front National représentait le candidat du confort. De la crainte depuis le canapé, accusant la globalité entière des médias, comme on plonge la main machinalement dans le paquet de chips. 

***

Je rentrais tard. Je portais des baskets hautes, ainsi le passage ne résonnait pas. On n’entendait juste le souffle du vent dans les cheveux et quelques oiseaux chanter. Ce que je trouvais par ailleurs curieux en ce mois de décembre. La sérénité s’était enfin affaléesur la ville. Cela faisait un mois que nous l’attendions enfin. Il pleuvait ces jours-ci par intermittence, et la pluie de ce soir avait lavé l’air lourd de ce mois pesant. Ça n’était rien. C’était tout. Tout changeait. Je veux dire, comme ces grandes périodes de changement qui frémissent parfois sans que l’on se rende compte que l’ordre des choses sera bousculé.

Or, nous nous rendions bien compte que le monde bougeait plus vite que nous n’étions capables de nous animer. Il y avait eu ce coup de semonce fou en plein mois de novembre qui avait atteinttout le monde dans sa chaire. Il y avait par dessus la COP21 puis enfin les élections régionales. Tant d’échéances inattendues et irréversibles qui pendaient en varappe au bord des naseaux. Il s’agissait de passer ces âpres moments où l’on sent que la mort est une conséquence vivante de notre passage terrien, de les considérer, de les soupeser dans leur globalité, dans leurs particularités affligeantes, et leur singularité désarmante, afin de vérifier leur compatibilité avec notre vie sur la Terre. Dans aucun de ces trois exemples, nous ne pouvions donner une issue certaine à l’ordre dans lequel se remettait à tourner en rond notre planète. Mais nous étions seulement assurés que plus rien ne serait comme avant. Les attentats avaient bousculé notre quotidien. Dans toute leur atrocité et leur proximité, pourtant, ils restaient un phénomène annexe et connexe, une conséquence de l’étendard de ce que notre patrie représente à une échelle plus globale. La COP21 allait concerner des milliards de gens, sans que nous nenous en rendions compte. Les régionales étaient un enjeu majeure non pas pour discerner si un parti farouchement antidémocratique allait ou non accéder un jour au pouvoir, ce ne sera pas le cas dans une échéance courte, mais qui visait seulement à déterminer si nos politiques, de tous bords confondus, étaient enfin capables d’entendre le message d’une majorité de Français usés de ne pas se sentir à leur place dans la confondante moyenne supérieure que nous propose le pays dans lequel nous avons la chance de vivre. Les politiques entendraient-ils deux choses, venir en aide aux plus démunis, qui, lors de périodes délicates comme celle que nous traversons aujourd’hui, doivent pouvoir compter sur les citoyens les plus aisés ; comprendre que le facteur peur était déterminant, et qu’à force d’en jouer, on pouvait rapidement se brûler.

*** 

Nous sommes le 21 décembre. C’est l’hiver. Une fois de plus. Le cycle est immuable.

En rentrant, j’ai laissé la douche plomber mes os, à la coule. Comme pour laver une année que je rêvais de voir s’en aller. Non pas qu’elle eut été personnellement désagréable, mais juste pour attester que le temps passait, le besoin de renouveau frémissait, le temps coulant sur mes flancs, délavant les couleurs des souvenirs.

Dans la spirale du fond, je discernais déjà moins les premiers mois, ascension cafardeuse et puissante qui s’élevait jusqu’à mai en danseuse. La descente depuis avait été un sprint sans fin. Cannes, j’étais alors le sosie de Fred, Paolo et Martin réunis, danse des portraits, tourbillonnant sur la croisette où l’on évite les passants de l’épaule en déclenchant au passage pour ne capturer ne serait-ce que l’effluve capiteux d’un parfum dégringolant d’une fourrure peu opportune. Les migrants de la Chapelle : un tunnel pour raccorder la terre aux étoiles. J’étais tout petit, je n’étais personne. J’aurais aimé garder ces regards dans de petits boîtiers précieux, ils valaient de l’or, ça valait la peine de les montrer, de sentir ce parfum-là, lourd comme une vie entière à porter, déporter, déplacer.

Puis Alger, puis Arles, la Méditerranée, les Vosges, le sud de l’Afrique, et une autre spirale, à l’envers, un drôle d’hémisphère que mon idylle des eighties. L’automne ne daignait plus s’effeuiller à proprement parler, etnous nous retrouvions avec des palanquées de feuilles virevoltantes dès que la bise nous flanquait d’une bourrasque au détour d’une rue, par surprise. À terre. J’ai touché la terre. Je laissais l’air chaud monter comme l’eau tempérée coulait. Mon appartement, surchauffé depuis quelques mois en prévision du blizzard ne concédait même plus à laisser la vitre de la douche s’embuer. Avant j’aimais, tu me regardais nu quand j’avais les yeux fermés et les oreilles remplies du crépitement du pommeau. Je ne voyais rien, je sentais que tu me regardais et cela suffisait. Aujourd’hui je regarde le vide par transparence. Un vague reflet me mate de biais, je suis accoudé à la paroi et l’eau dégringole encore. À mes pieds, elle rigole, elle, au moins, c’est un éclat de rire permanent. Ça tombe bien, dans une douche, on est camouflé pour pleurer. Sorti sec, je me suis couché nu pour vérifier que la terre tournait toujours rond. Comme je l’étais aussi, nous étions à peu près d’accord. D’un deal entendu, nous avons convenu que tout irait mieux demain, on quitte souvent les maux pour un mieux. Je garde les miens dans des petites boîtes capitonnées, des coffrets d’ébènes soyeux, des tiroirs aux alouettes que l’on découvre en fermant les yeux.


-*-*-*  Chants de Noël*-*-*-

The Partisan — Leonard Cohen

Bad Timing — dEUS

My City of Ruins — Bruce Springsteen

In the Dark Places — PJ Harvey

Colibria — Nicola Cruz

Yama Yama — Yamasuki

Good Knight (feat. Joey Bada$$) — Lirl Knight

Rub — Peaches

Ain’t no Sunshine — Michael Jackson

Jump To It — Aretha Franklyn

Amore Disperato — Nada

Quei Due — Nicolas Godin

Wuthering Heights — Kate Bush

Candy Salad — Dola Cat

Comment Revoir Oursinet ? — Sebastien Tellier

La bataille de neige — Domenique Dumont

Fantastic Cat — 嶺川貴子

Sueño en Paraguay (El Bu'ho Remix) — Chancha Via Circuito

Fall (feat. Snax) — Hotel Motel

When You Walk Through Them All (Peaking Lights Remix) — Jaakko Eino Kalevi

Stillness Is the Move — Dirty Projectors

Quimey Neuquen — Jose Larralde

Tarpuricusum Sarata (Captain Planet Remix) — Luzmila Carpio

Swell — Archy Marshall

Time Will Tell — Blood Orange

Drop the Game — Flume & Chet Faker

Flashy Flashy (Nicolas Jaar Remix) — Ellen Allien

Metropolis — Walter Hawkins

Two Arms Around You (feat. O’Kobbo) — Fakear

Bebete Vaobora — Jorge Ben

Fool for You Baby (feat. Jimi Hendrix) — Curtis Knight & The Squires

Man Utan Moral — Seppuku

Jungle — Panama

Writing On the Wall — Bob Moses

One Time — Marian Hill

Let Go and Look Up

The Things You Said — Depeche Mode

Ideas On Ghosts — Friends

Deny — Yasmine Hamdan

Let It Glow — Rover

Ocean Rouge — Flavien Berger

A Calf Born In Winter — Khruangbin

Step — Vampire Weekend

Easy Come, Easy Go — Tumbleweed Wanderers

Winners Lose — Herman Dune

Leaving My Old Life Behind — Franz Ferdinand

SUMMER 2015 by Julien Mignot

C’était fin juin. Le début de l’été, normal. Avec les chaleurs, Arles et son festival arrivaient. Nous, les photographes, nous nous remettons souvent à l’heure des bilans à cette période, quand on se prépare à partir pour cette estive professionnelle. C’est le moment de préparer des tirages, des books à montrer, se montrer, entre deux moresques, entre deux terrasses, à l’ombre de la programmation officielle et de la place du Forum fleurie de toutes ces mines ravies. Arles c’est un microcosmos avec tout l’attirail, les étoiles filantes, les super stars, les naines blanches, les géants rouges, les trous noirs, les constellations, les solaires, les lunaires. Tout le monde est là. Chacun sa famille, réunie par gravité, fusion des électrons libres. Qu’on le veuille ou non, ce festival c’est quelque chose. Il ouvre la perspective de l’été. Et de nouvelles perspectives tout court : le directeur vient de changer. Le mien s’annonçait studieux et un peu vagabond. Le labeur : l’Afrique du Sud en ligne de mire. La myrthe Corse en bout de ligne pour soigner la fin de course, à bout de souffle, fin août, si les mirages de chaleur emplissaient vraiment le calendrier comme ils semblaient danser devant mon nez.

 

Il y avait cette perspective-là et ce matin je préparais un café. Nu, le nez en l’air. Tout était propice à réflexion. Un peu grave, on se lance des grands sujets qui demandent en temps normal une bonne décade de psychanalyse pour répondre, là, tout est limpide en beurrant sa tartine.

Le cerveau faisait des allers-retours avec ces questions qui oscillent dans le domaine du sensible. Comme l’intime est lié dans nos métiers, je me disais qu’ayant en soi quelque chose qui sensiblement durera jusqu'à la mort, c'est-à-dire un palliatif certain aux chimères amoureuses et adolescentes, en terme de sensation j’entends, il devient délicat d'oeuvrer dans le compromis. On s'affranchit ainsi de l'essence des névroses et des peurs de l'incertitude. Il faut un peu s'aimer pour faire ce métier. Il faut s'aimer assez pour s'avouer qu'une place pour l'autre existe. La lui réserver est une autre paire de manches. Nuancer notre propre exigence à l'endroit d'une hypothétique réserve de sentiment pour autrui et lui accorder le bénéfice du doute, celui que l'on s'offre copieusement comme carburant délibéré à la création. Bref, je prenais des notes, pour vérifier plus tard l’intérêt de la réflexion. Je n’ai pas encore tranché la question aujourd’hui.

 

Voilà, je pensais à cela en remplissant la Bialetti presque de bonne heure. Une conquête encore dévêtue s'étirait verticalement sur le tapis indien du salon, spectacle étrange entre un if et des pointes de danseuse. Elle était réservée, mutique et étrangère. Ce n’était pas la barrière linguistique qui liait la sienne, nous savions déjà que notre connaissance de l'autre se limiterait aux échanges horizontaux de cette nuit qui préfiguraient une autre canicule, celle du début de juillet. Et ce mutisme matinal valait de l'or. Sur ces vagues de silence surfait la plénitude sereine d'un partage entendu et équitable. Tous ces détails étaient un tout dans lequel nous nous plaisions pour rien d'autre que nos attentes respectives. Et c'est là que l'on trouve l'équilibre, quand ce qu'on donne est ce qu'il nous rend. Et tout cela est contenu dès le départ dans cette convention tacite.

***

Après la fête nationale. Je reçois désormais des éléments au compte-goutte.

L'été est toujours aussi doux ici à Paris. Il ne pleut pourtant plus depuis des mois, seules quelques averses grisent encore le ciel d'azur. Les nuages passent légers. Parfois la brise apporte quelques traces d'avion qui zèbrent le ciel. En Californie des forêts s'embrasent entières, il n'a pas plu depuis octobre. Le réchauffement est sur nos talons.

J'ai utilisé cette expression à Arles. Sur tes talons. On m'a répondu qu'ils avaient malheureusement baissé depuis la veille. Passant de haut à moyen pour la passante, alors avertie. J'ai rétorqué qu'en matière d'échasse je n'avais pas d'échelle. Et depuis je suis toujours sur ses talons, ils ne sont plus les seuls à découvrir ses chevilles claires sous sa jupe sombre.

Ça a commencé ainsi. En ouvrant les yeux, un matin au milieu d’un été sans fin, sans se poser beaucoup de questions.

Je dispose d'un appartement modeste, mais lumineux et traversant. L’été, les fenêtres accaparent la nuit et laissent filtrer le soir comme le murmure apaisé d'un Paris enfin vidé. Quand le jour se lève, les bruits urbains montent du passage avec une intensité plus clinquante. Et comme les nuits sont courtes, on se réveille parfois un peu trop tôt. Ce qui est curieux car nous avions favorisé la discussion, très tard. Sans que le temps ne daigne trop marquer nos échanges. Et puis nous avions appliqué le même protocole, comme s'il existait une place pour le verbe et une place pour la chair.

Nous nous étions allongés, puis endormis peut-être une heure après. Ce matin en ouvrant les yeux, je suis tombé nez à nez avec son dos. J'ai immédiatement abandonné ces caresses carnassières qui n'ont d'autres vertus que de toucher la chaire. La canopée de lin retombait dans le courant d’air, il ne fallait rien déranger.

J’ai refermé les yeux.

Le temps n'est pas une ligne droite. Les souvenirs reviennent dans des contractions, les méandres des contextes les aidant à aborder les rives de la mémoire. Cette nuit me donnait cette impression. Il a fallu quitter la maison vers 16 heures pour attraper ce train. Un effort surhumain pour changer de milieu et s'habituer immédiatement à ces étrangers, à la rue, au bruit, aux odeurs. Maintenant installé voiture 5 place 66, je laissais le paysage défiler. J'étais installé à contresens de la marche : ainsi je laissais le temps remonter. Et la nuit revenait par vagues d'impression. Je ne pouvais me rappeler les détails. Ils étaient encore cachés dans les replis de mon lit, tapis sous mon oreiller comme des formes multiples et variées, des molécules odorantes mélangées ou en blocs de kératine assemblés.

Il me plait à dire son nom, car il s'écrit comme dans une nouvelle des années 80.

 

Le surlendemain, le train partait de Londres.

Ils sont roux. Un couple. Un enfant. Et leur couleur va bien au temps maussade qui accompagne l’Eurostar qui me ramène à Paris.

Il a des joues fines. Les siennes tombent déjà. Leur fille doit avoir deux ans et demi. Elle a glissé les mikados dans un sachet plastique auto fermant lui même glissé dans la pochette jetée d’un geste un peu trop brusque dans le sac et là j'ai tout compris. La somme des clichés surpassait un album de famille en dix volumes. Elle n'était jamais d'accord avec son mari et devait lire Marie-Claire en adorant faire des coloriages. J'ai soupiré, j'ai plaint le mari. Elle ne parlait qu'à sa fille. Il n’existait pas. Il n’existait plus ailleurs que dans cet être commun qui les unissait. Elle ne semblait pas disposée à négocier l’emprise du bonhomme autrement que sur le patrimoine génétique de leur rejeton. La dimension éducative lui était réservée en entier. Parfois, c'est délicat d'assister à ce genre de scène. Tout est parfait. Un climax social et une tension sous-jacente ultra puissante. J'avais juste envie de me tromper.

***

La double parenthèse africaine, du Nord au Sud, c’était cet été. Deux chocs tacites. Tus. Sans bruit.

Le Nord et Alger, c’était encore au printemps. Le Sud de l’Afrique, Cape Town. Marcher dans la ville. Ne pas se sentir à sa place. Suspecter des ombres incroyables lorsque l’on marche du mauvais côté du trottoir. La lumière ; la lumière enveloppe tout. Les montagnes et la ville. Et les ombres qu’elle creuse comme des déliés adroits tombent justes, quelle que soit l’heure du jour. Des défilés longent les routes et la mer à perte de vue. Des canyons couchés qui abritent des reflets insoupçonnés.

***

Un frisson m’a parcouru l'échine entière.  On distinguait à grand-peine les étoiles tant la pleine lune donnait à tout le ciel nocturne des éclats d'aurores. J'ai éteint méticuleuse la cigarette en inspirant la fumée, juste après avoir tiré une dernière longue bouffée. J'ai regardé le village à gauche qui s'enfonçait définitivement dans la nuit des collines plus sombres que le ciel en effaçant le tout dernier éclat couchant qui s'allongeait sur l'horizon. Je suis rentré. Le Maitre d'hôtel m'avait installé tout au fond de la salle du restaurant, dans un coin qui domine les autres tables, près de la fenêtre. Les lumières pâles des ampoules incandescentes finissaient d'abattre le poids des années 40 sur tout l'hôtel. Seul le lexique de la serveuse tout en « ion »(continuation, dégustation) permettait de livrer à l'ensemble une patine contemporaine.

J'ai quitté mes souliers vernis sous la table. Pieds nus, le jean aux chevilles retroussé, j'entamais ainsi les vacances. Pour moi. Je réalisais ainsi que je n'étais jamais parti que pour des raisons idoines. Ne dépendant jusqu'alors que d'une volonté qui m'échappait.

C'était encore l'été. À faire des allers-retours permanents, passionnés, entre les amours, les amis, la famille et surtout le travail, on oublie parfois le lien commun à soi, la pique du compas sur la carte de notre propre géographie sentimentale.

Les clients vont généralement par deux. Ils s'attablent sur des chaises en osier qui entourent des dressages français, double nappage, vaisselle en argent sobre et soignée. Le murmure de la salle est régulier. Coupé par les annonces du chef qui s’égrainent peu à peu. La dorade arrive. Seul un grill, semble-t-il, l’a reposée depuis la mer. Une fille traverse la salle en dentelle. Elle disparaît derrière le comptoir. On n'aperçoit plus que son carré court qui oscille comme le son de ses talons lorsqu'ils foulent le parquet.

 

Le restaurant s'est vidé comme un siphon. Comme si les clients s'étaient fait aspirer vers leur sommeil par le silence qui prenait maintenant toute la place. Seules les vaisselles tintaient encore à l'autre bout de la cuisine, loin. Je suis sorti sur la terrasse terminer mon vin et fumer une autre cigarette. La rambarde était en béton peint. Le paysage fonçait ensuite au néant : c'était les bois qui descendaient vers la mer. Elle reflétait ensuite la lune et le paysage se dégageait enfin vers une nuit brillante. La serveuse dressait le double nappage immaculé. Elle chantonnait tout haut, le son s'amplifiant dans la grande salle maintenant vide, avant de s'échapper par la baie vitrée entre ouverte pour gagner le vide atone de la nuit. Au-delà on n'entendait plus que le silence.

 

Quand le jour revient le matin, on aperçoit la crique de Ficagiola au-delà de la verdure, celle qui regarde vers le large. On s’imagine pouvoir la rejoindre à pied, par le maquis, en voisin. On apprécie rarement les distances verticales. Les méandres de la route qui borde le précipice pour rejoindre la minuscule plage infléchissent naturellement l’humilité dont on manquait. Une fois en bas, avant d’emprunter la sente pour finir de rejoindre le rivage, on lève les yeux. On ne distingue plus la fenêtre de sa chambre, même si au loin, à fleur de montagne, accroché par la seule volonté naturelle du caillou, on distingue encore l’hôtel comme un sémaphore, un gardien.

 

Dans la baie, un voilier tangue au mouillage. Il est fin et élégant. Il cohabite avec un yacht, Leonida une bonne vingtaine de mètres opulents, paré d'un équipage en short camel et top turquoise. Curieux ramage, l’ivraie du bon goût de mouiller en pareil endroit. Contraste interpellant. La mère est partie de la baignoire à la nage. Masque, tuba, palmes et bouée de sûreté rouge vif qui s'agite tel un canard derrière sa cane. La fille a dégainé un paddle. La première à rejoindre la plage fut la mère. Une cinquantaine filiforme très gainée et travaillée. À 100 mètres : la silhouette d’une jeune fille. Elle attendait sa progéniture qui ramait tranquillement. Les garçons avaient appareillé le jet-ski. Ils étaient trop loin dans la baie afin que je puisse en livrer une description plus fidèle. La fille avait rejoint la mère. Elles semblaient toutes deux regarder dans leur direction. Insensibles, se foutant royalement des arabesques kaléidoscopiques que les mâles dessinaient en domptant quelques chevaux marins bandés sous leurs slips à grand coup de poignets de gaz peu dosée. Le jet-ski c'est un peu la version marine de la clio tunée sur le parking du Décathlon d’Amiens. Des burns indélébiles sur un parking, des burns débiles dans l'eau.

Quand la jeune fille au paddle est repartie, elle a embarqué sa mère sur la planche et a tenté de lui planter sa bouée dans l'arrière du train. Le ridicule se jouait de lui-même et cette assurance prégnante qui les affublaient à l'aller devenait marrante. Le paradoxe grand bateau/petite bouée m’a fait sourire.

Elle a détecté sans doute mon émotion et s'est fendue d'un signe à mon endroit. Puis elle est remontée sur son bateau. Celui-ci avait pris l'axe du large et le profil tranchant du jeune animal qui retrouvait le sol dur et ses capacités mouvantes valait mieux que celui du navire. Fellini, s'il avait tourné la scène aurait privilégié un voilier en bois. Mais à cet âge-là, même si tout se décide déjà, on ne choisit pas.

 

D'abord il faut le soleil. Il faut voir les ombres pour comprendre le paysage. La colline, celle-ci, ce jour-là, décrivait exactement la longue descente de l’astre vers le couchant.  Mais il faut aussi l'alignement adéquat. Et mon promontoire était parfait. Alignement de l'espace et du temps. La mer devenait ainsi de plus en plus sombre. Elle se teintait de nuances semblant figées et constamment variables. Comme lorsque l'on contemple des nuages ou des vagues vues d'avion. L'horizon migrait mauve. Il confondait les éléments. Seule la terre en était maintenant le marqueur figé et formel, des dérives de bateau retournées, les monts qui balisaient la baie.

Il y avait des rites dans cet établissement sans âge. Personne ne dinait avant la fin de l'apéritif marqué par la cérémonie solaire. Depuis la terrasse ou leur chambre, pour ceux qui pouvaient profiter d'un balcon. Puis les murmures se taisent progressivement comme les résidents gagnaient leur table réservée. Laissant les oiseaux et les cloches emplir le silence ambiant.

***

« Je vais aller parler aux oiseaux », c'est ce qu'il a dit en quittant la table du black jack. Deauville avait commencé par un dîner à Trouville. Comme toujours. Comme la table de restaurant jouxtait presque la table de jeu, nous avions glissé tout naturellement, sans nul besoin de faire seulement un détour.

On ne pouvait pas dire que je disposais d'une expérience folle dans le domaine des casinos. Pourtant, drôle de grand écart, entre ici et Vegas, le chic, dans les deux cas n'existe plus ou pas, mais les joueurs locaux n'avaient pas l'aisance conditionnée par le choix de ta partie de black jack dont tu disposes à Vegas. La plus solennelle, ici, jouait par dizaine et non par quintes. Et c’étaient des oiseaux rares, ceux qui leur parlaient. Ils avaient le mérite virtuose de soigner leur entrée et leur sortie avec autant de majesté qu’il y avait de condescendance vulgaire dans le regard de leur partenaires gominés, habillés sans élan, sans chic, cachés derrière leur tas de jetons qui ne savent pas que l’on n’est jamais seulement perdant ou gagnant. On est magnifique et flamboyant ou on est rien. Point.

La pluie du dehors était arrivée avec le dessert. Je n'avais ainsi pas repris de profiteroles pensant éviter au ciel de dégringoler. La pluie a redoublé.

En entrant sur la piste de danse aménagée dans le salon de la villa qui accueillait la fête, j'ai eu de la sympathie pour ces corps qui balbutient tous en cadence vers ce mur sonore. Ceux qui arrivent sans verre en opinant du chef comme ils bougent leur pied, sans rien dans les mains, si ce n'est leur équilibre tout entier. Ils peuvent vaciller à tout moment, et sans ciller le dissimulent sous une décontraction anodine et presque émouvante.

C'est ainsi, arriver tard aux soirées, il ne reste que les battus du dancefloor. Des loosers magnifiques dont je fais partie en contemplant la scène à travers mon verre qui crépite quand la djette monte les basses.

***

L’avantage d’entamer un voyage international par moyen aérien un jour de mauvais temps, c'est que l'on est quasiment certain d'apercevoir le soleil une fois le décollage passé. Et même si dans ce cas l'éblouissement est gênant, fermer le hublot sur un carré de ciel bleu est un délice absolument charmant.

 

Nous avons suivi un fleuve, sans écran géolocalisé et compte tenu de la destination, je songeais Seine ou Loire. L'étalement des méandres, leur fréquence nonchalante d'eaux qui s'ennuient un peu, des trains sans relief particulier, le temps les sédimente et j’optais pour la Seine. Drôle de corrélation entre l'altitude et le cours des rivières. Quand les sinusoïdes se calment à l'horizontale, elles s'activent à la verticale. Puis le Havre. J'ai encore pensé aux navires sur le rail d’Antifer dont parle Margueritte depuis les Roches Noires. Trouville. Deauville. Le Festival dont je couvrais l'ouverture la semaine dernière s'achevait. Comme. Les navires, les nuages respectaient maintenant une certaine distance de sécurité. Comme nous entamions les plages du débarquement, ils se jouaient manifestement de l’albédo marin et des différences de pressions aériennes. Quelques reliefs d’obus se dessinent clairement sur cette côte humainement festonnée. Pourtant, depuis 30.000 pieds tout paraît vraiment petit, presque ridicule ou en tout cas dérisoire.

New York en septembre. Une occasion de profiter pieds nus de la ville. De monter droit sur le front du Standard et de danser sur des titres exhumés d'une période incroyable où le moindre décibel faisait trembler le tempo et les hanches dans un mouvement irrépressible et fatal. Dans les lumières tamisées, on ne voit plus les pupilles, mais juste des fils qui se tendent entre les regards. Comme si l'invisibilité passagère devenait une toile de fond. Les tendances estompées et les possibilités nulles de prétendre à quoi que ce soit d'autre que l'imprévu.

***

D'un avion à un bateau, il n’y a qu'un pas, franchi en Anglaise. Les amarres des villes îliennes au large des côtes bretonnes se ressemblent. Les anses des jetées finalisent la protection côtière naturelle. C'est un bras sur une épaule qui se baisse dans le vent pour murmurer serrer des secrets que tout le monde connaît.

Le mystère n'est pas dans ce qui est, ici. Le mystère est dans le silence. J'ai compris le dégradé là, à Houat, au bout de tes doigts les tiges d'herbes qui sortent du sol. Elles sont vertes. Majoritairement vertes. On en trouve aussi des jaunes vifs et des jaunes passés. La dominante est plutôt herbeuse. À l'horizon, puisque la dune se poursuit jusqu'à l'embrasser, ce que tu regardes avec précision en détachant chaque tige au premier plan sous ton nez n'est plus qu'un aplat coloré impassible à détailler et la réalité est devenue une sensation.

Ça, c’est pour les yeux. Si tu les fermes, essaye au moins ! Même si tu échoues vaguement ! Si tu les fermes c’est le son qui t’embrasse à plein embrun. Un beau brin de blonde dans la bouche.

Sur une plage silencieuse. Sur une plage silencieuse dont chaque ressac est une virgule. Une vague qui s’échoue. Le panoramique du rouleau qui casse. Les drisses sur des mats des voiliers mouillés jouent, le reflet du soleil, lorsqu'il rencontre ta rétine est presque une percussion.

***

Que retenir d’Arles cette année ? Une drôle d'édition, sans compter nos repaires, tout avait changé. Nous l'attendions de pied ferme, et finalement nous avions autant ri qu'elle fut réussie. Et nous nous en étions donné à cœur joie tous ensemble. Avec Phitsana, Philippe, Amaury, Benjamin, Fred, Camille, Christophe, Vincent, Rodolphe, Yaron, Anne, Ava, Romain, officiant tous dans des domaines différents, et tous autant que nous étions, présents sur aucune cimaise. Et pourtant. Incorporer nos préceptes quotidiens ici, c'était un peu donner la possibilité à notre photographie de s'extraire de ses prérogatives qui la tienne comme de petits carcans, bien droite et docile. Droit comme Jacques, planté de blanc dans son amphi bondé. Au piano, Yaron sonnait. Du reste, nous n'avons pas tenu la distance. Entre une discussion passionnée avec une blonde sur échasse et notre gourou prédisant la France de 2050 comme l'on parlait des voitures volantes de l'an 2000 en 1960, le tout assaisonné d'un post-colonialisme assez condescendant envers nos amis chinois, nous avons failli crever. Soit par asphyxie caractérisée d'une obstruction du larynx par le rire ou par une contraction fatale des zygomatiques.

Le lendemain Rodolphe figeait Curtis dans notre esprit et dans l'arène. Ce soir-là des soutiens-gorges volaient bas. À ras des petites culottes en escadrilles groupées sur un dancefloor bondé. C'était un dimanche. Le matin. Je crois que Philippe était ressorti indemne de tout ça. Moi pas. Il était tard et j'écoutais le jour se lever. La bande-son était produite par Fred. Basiquement, il avait oscillé de Tom Waits au Velvet. Et c'était tombé naturellement sur Sunday Morning. Comme les arabesques de nos clopes se consumaient le temps d'écrire, on cramait le filtre pour flamber la suivante. Griller le paquet avant de dormir. Tout caser dans ce qu'il restait de cette nuit-là. Sunday Morning c'était déjà en boucle depuis un moment. Et nous ne en étions pas rendus compte jusqu'à présent. Mais à le dire, là tout haut maintenant, on avait des précisions sur nos états. Comme un constat de situation tout à fait fortuit, nous rendions compte à ce que nous étions. Sunday Morning c'était maintenant, c'était déjà demain. C'était dément.

***

\\\ After ///

The Prince’s Bed — Adam Green

Be (Intro) — Common

Needles and Pins — The Searchers

There’s Something About You — The Troggs

I’m Glad you Belong To Me — Blinky Williams & Edwin Starr

Swept Away — Vanilla

Dinner — Blood Orange

Stillness Is The Move — Dirty Projectors

Glad You’re Mine — DJ Spinna Feat. Angela Johnson

On The Regular — Shamir

Defined Print — My Library

Basement Bad Song — The Organ

My Song 5 — HAIM

Healer — Chromatics

Chelsea — Portecho

Fantastic Cat —嶺川貴子

Slippery People — Talking Heads

Strawberry Letter 23 — The Brothers Johnson

Cancer — I Break Horses

Georgy Porgy — Toto

Smack Dab In The Middle — Janice McClain

Try It Out — Gino Soccio

Busy Earnin’ — Jungle

We Exist — Arcade Fire

Home — LCD Soundsystem

Till The End Of The Day — The Kinks

SPRING 2015 by Julien Mignot

C’était le jour où le printemps commençait.
Il y a avait eu ces tempêtes solaires du début du mois. Cette éclipse invisible et ces grandes marées de printemps. Paris se taisait sous la chape de micro-particules plombantes. Un murmure, des micros-silences qui flottaient en dehors des artères passagères. La Tunisie comptait ses victimes. Les sans-papiers manifestaient avant le scrutin des élections départementales. Le monde n’avait jamais été aussi bien portant et pourtant il ressemblait à l’air qu’on respirait : des micros-particules élémentaires dispersées. Que l’on meurt comme on respire dans nos mondes dont on oublie qu’ils sont conformes et confortables !

*****

Ce printemps allait être l’application directe de ce qu’on regardait dans l’écran, de ce que l’on voyait se dérouler sous nos yeux. J’en faisais un court-circuit entre la réalité, la mienne, celle que l’on souhaite nous faire croire et celle commune à la société dans laquelle on évolue ou dans laquelle on se projette. Le programme commence par un changement de continent. Porté par un vent de déprime comme catabatique. Une descente de gradients rapides en direction de l’ouest. Il y a parfois de drôle de similitudes dans la géographie générale et celle des sentiments. D’abord New York. J’ai trouvé la ligne de ciel la plus célèbre de la terre bien ancrée dans son socle granitique. Le nouveau WTC1, tour de la Liberté est dressée, maintenant habitée, le mémorial, lui, en creux aspire l’eau qui coule avec gravité. C’est une forme d’équilibre qui se dessine des fondations aux cicatrices. On comprend New York ainsi, et l’après-Charlie donne aussi du sens, là où finalement les mots sont parfois muets.

Les amis ne vieillissent pas. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. Les amis n’ont pas d’âge non plus. Nous gardons le même écart entre nous, et nous vieillissons discrètement en nous racontant des histoires. Il faisait froid et je crois que l’hiver new-yorkais avait été aussi rude que le nôtre était doux. Kim voulait partir au sud. Elle a ri quand je lui ai demandé si l’on ne pouvait pas nous rendre à Vegas en train. C’était en sortant du bar à sous-tifs planté dans le meat-market. Il était bâti là, en creux, comme s’il avait toujours existé, au pied du nouveau Standard Hotel et du roof top aérien.Les filles ondulaient sur le comptoir patiné, le toit du bar, le top, ce soir.
Kim est mon Chelsea Hotel. Je veux dire par là qu’elle m’offre l’hospitalité qui s’accompagne d’une certaine douceur de vivre. Elle me montre la high-line que nous arpentons. C’est la fin du jour et voilà que le ciel tombe sans filet sous ce temps clair. En regardant Downtown depuis une Pier sur l’Hudson, on voyait progressivement les lumières déjà allumées se découper comme des étincelles figées, logées dans des tours qui perdaient peu à peu leurs contours. La couleur, comme la température, a refroidi. Tout était tombé maintenant. La nuit serait calme.

Finalement Vegas est Vegas, j’ai eu l’impression d’arriver directement en Mustang sur le strip, le voiturier du Bellagio était plus familier que si je descendais ici tous les weekends. Ici tu n’es personne et pourtant tu te crois exceptionnel, par éclair, par shoot, mais assez pour croire au toc du stuc. Une suite marbrée de stupre qu’on quittait pour le désert et sa clim naturellement poussiéreuse qui blinde les poumons même passé le ton à 100mp/h. Le convertible ventile, mais le vent le rattrape sans cesse.


La nature est aussi puissante que la ville semble l’être, mais elle est lente, ample et gigantesque. C’est une puissance silencieuse. Nous sommes submergés quand on circule sur les minces routes désertiques. Sans avertir, des limousines sortent de nulle part comme des flèches d’Indiens. On ne connait rien d’autre que ce que l’horizon montagneux dégage comme mirage. L’inconnu est un fantasme que le voyage alimente sans cesse. Construire sur de la poussière immuable, plonger dans l’eau des piscines en plein désert.


Par exemple, lorsque, dans le hall d’un Hotel, quel qu’il soit ici, des enfants ont une conversation très sérieuse au sujet de leurs nouveaux téléphones extralarges respectifs, qu’Alanis Morissette en fond sonore est surpassée par le bruissement des conversations, qu’il fait 27°C quand un hélicoptère pour le Grand Canyon passe, las, au fond, raye le ciel azur déjà entamé par les tours qui s’élèvent curieusement autour de la piscine, nous pourrions croire que la bande sonore est enregistrée et que tout est en toc. Mais des humains font encore vivre ce monde. Un monde parfois même très suranné quand on arpente downtown. Je suis passé par la réception sur le retour. L’hôtesse s’appelait Josie, Las Vegas, Nevada. Je regardais la météo pendant que Josie clapotait mollement sur son clavier PC à grosses touches noires. Sur le téléphone, la météo te géolocalise non pas à Vegas, mais à Paradise. Ainsi, Josie est un petit morceau de Paradis. Ses mèches, son accent, Josie, Las Vegas, Nevada m’hypnotisent, car elle crépite des doigts en te répondant droit dans les yeux.

Juste après mon premier tour de Black jack, j’ai tendu 15$ de jetons à Pam, Denver, Co. Je pensais payer le verre, je donnais un pourboire, j’ai suffisamment gardé d’assurance, je crois, pour que ça passe pour un geste de largesse agréable. Je me suis demandé quelle dose de vérité contenait cette petite demi-heure de vie à Vegas. Etait-ce Alanis ou le pseudo du personnel ? Peut-être le tout : c’est un tas de toc véritable et c’est ce qui fait le charme incomparable de l’ensemble.

*****

Et Cannes arriva. Aurais-je rêver de nuits sans sommeil et des journée passées dans des salles obscures sans une once de soleil ? J'ai passé mes journées à photographier. Et comme photographier donne une distance, j'ai cru rêver ce premier Cannes, sans dormir. Le tempo métonymique d'un travail tendu rythmait le jour et ce qu'il comporte encore de nuit lorsque l'on peut encore distinguer les arpenteurs de croisettes se lancer tels des phalènes lancées vers des stars mobiles et planquées derrière des écrans, des vitres teintées et des lunettes solaires, de la lueur blême d'un écran mac posé à flanc de falaise, sur le balcon élevé d'un immeuble donnant sur la Croisette.

*****


J'avais laissé le jour puis la nuit entrer par la fenêtre. 
Toute la journée dans les températures estivales et la brise presque marine qui soufflait au troisième étage, les rideaux avaient dû onduler sans aucune régularité des palpitations chaotiques décidées par les éléments, présents et doux. Le soir j'aimais rentrer dans le noir. Tourner la clé. Ouvrir la porte. Laisser sur le seuil la lumière chancelante du couloir, trop crue, car l'applique était cassée. Un fondu au noir, tournant le dos à la comédie humaine, laissant du sombre brut apparaître la lumière par la venelle, le feutre des nuances lourdes et denses se pose sur la rétine. Je tombe mes vêtements et attends debout et nu que je m’habille d’obscurité. Un usage usuel et estival de l'appréciation non dissimulée du retour au foyer.
Je retrouve cet espace que je connais les yeux fermés. Le tapis sur le parquet parfait le confort. L'odeur suave d'une nuit d'été emplit mes poumons. Paris sent bon cette nuit. Les bruits de la ville sont lointains, comme capitonnés depuis la fenêtre, le détour du rideau les carène comme émanant d'un songe d'en bas. Quelqu'un dans la rue doit rêver tout haut.  
C'est peut être ce cloche, le nouveau que j'ai croisé ce soir sur son matelas biplace qui dormait dans le passage. Il était blotti de son côté. Comme attendant quelqu'un près de lui. Comme s'il avait prévu de la place pour cocher ses désirs à côté de lui. C'était émouvant. Peu de confort et l'espace réservé, du reste, étaient une hypothèse. J'ai pensé que c'était lui, le rêveur d'en bas. J'ai allumé la veilleuse et me suis couché dans mon grand lit. Blotti d'un côté. D'ici-bas mes rêves valaient les siens ; mais il était, du reste, bien plus facile d'être seul. 

*****

Je pense qu'elle le lira dans l'escalier.
Du bout des cils, faux pas tremblants. Juste pour en connaitre la saveur, le goût des mots dans ma bouche et la sensation des épices sur sa rétine. Il sera près de minuit, juste après la représentation. L'appareil aura vibré, vitre fêlée comme une balafre numérique au fond de son sac noir et or. Elle salue sur les planches, et moi je bafouille avant que le rideau et le masque ne tombent. Elle vacille sur la rampe. C'est c'est dehors qu'elle le lira tout à fait. En articulant les mots détachés dans sa tête. Du bout des lèvres, je guette qu'elle daigne me tendre sa bouche. 

*****


Ce jour de printemps c’était l’été. Un ciel plus bleu que nature azurait l’horizon. L’horizon qu’entamaient les toits du XVIIe, découpés le long des rails qui partaient ailleurs. Vers le nord. Et comme les trains partaient, les migrants revenaient. Ils revenaient en petits groupes anonymes. Comme des ombres normales qui se dispersent à la sortie du métro. Si l’on ne prête pas attention, on ne les remarque pas. Je les cherche alors je les vois.Sur un banc dans le square, fumant le long d’une rambarde. L’errance donne du temps. On ne dine même pas. On manque d’air, et comme lui, le manque est invisible, inodore, sa couleur est le sombre des peaux, le sombre de l’ombre de soi qui traîne et s’allonge comme tombe le soir. Puis les réverbères prennent le relais. Il faut dormir à l’ombre, mais pas trop, se cacher, mais pas à l’écart pour un peu d’intimité, mais garder de la protection comme une cape, une couverture, comme celles abandonnées là à quelques mètres, sous le métro La Chapelle ce matin. La mairie, la préfecture sont venus, les officiels, les officieux, sous un ciel maussade, plombant la nuit comme des scellés posés sur cet espace encore public il y a peu. Les tentes sont broyées, les affaires de ceux qui étaient partis du camps trop tôt aussi, ils n’ont pas pu revenir une fois le quartier bouclé. Les bus ont emmené la majorité des personnes présentes pour leur donner un toit, et peut-être un soi pour ceux qui ont encore le droit de réclamer l’asile politique. Et la politique a joué. Pendant que des bus déposaient les migrants déplacés devant des accueils de jours pour un café, qui ne disposent de fait de chambres pour accueillir leur manque de sommeil, personne n’indiquait aux réfugiés qu’on les emmènerait plus tard en bus pour aller dormir plus loin. Ils n’ont pas compris parce qu’on ne leur a pas expliqué. On ne leur a rien dit. Le préfet pendant ce temps promettait devant les caméras des repas, un relogement pour tous ceux recensés. Ce qui est honteux c’est le mensonge. Mentir à des personnes dans un état plus que précaire, dormant entassées à 400 au milieu des ordures est ignoble. Promettre sans se donner les moyens de tenir ce que l’on avance est odieux. Silence on expulse, mais on est de gauche. Regarder ça de près, se retourner quelques heures après quand le métro passait, regarder Aboubakr s’endormir sur un carton au beau milieu d’un square vide juste en contrebas. Se demander « mais qui sommes-nous pour tolérer ça » ?

*****

J’ai regardé Alger depuis la terrasse de El Aurassi, le bleu sortir du chrome mat de la nuit. Le soleil ressuscitait à l’horizon promettant un jour clair sans brume. Le phare palpitait au bout de la jetée, le sombre dispersait l’obscurité et désignait les maisons infinies sur la colline. Les mouvements imperceptibles des vagues semblaient lacustres et les courants fixes. Ils ressemblaient à la lumière qui montait, chaque instant charriant son wagon de nuances sans que l’on puisse observer quoi que ce soit de précis. L’horizon devenait une ligne définie, le ciel se séparait maintenant la mer.
Jadis mon père embarquait ici pour partir enterrer sa mère. Il était arrivé pendant la cérémonie. Les avions n’étaient pas légion et les navires prenaient du temps. Une semaine plus tard, il rentrait. Il avait dû voir le rivage se rapprocher. L’Aurassi n’existait pas encore. Mais comme moi qui rentrait de reportage lorsqu’il est mort, j’avais l’impression ici de lui faire enfin face, et que nous nous rapprochions aussi sensiblement que ces nuances changeaient. Comme adoubant un métier auquel il aurait pu donner un sens.

*****

Et la pluie s’est mise finalement à tomber en lambeaux de cieux rectilignes et chaotiques. Des adieux saisonniers où les éclairs marquaient enfin l’arrivée de l’été, ils précédaient des gouttes poisseuses et lourdes. En bas un piéton dérivait en équilibre en surplombant les rigoles vacantes de trombe que charriait la rue. Le tonnerre semblait déclencher des vagues d’arcs éclaircissant les cieux électriques. Ainsi les montagnes jusqu’alors perdues dans un horizon indécelable et vapororeux, émergeaient telles des typons concordants avec l’ombre d’une morsure dans l’infini. Alger la blanche était tout à fait éteinte, chaque zébrure déclenchait une décharge de contraste, réverbérant les flashs sur les façades claires et immaculées.

***Ode au Soleil***

Society — 14 hours

Jake Bugg — Two Fingers

Lower Dens — Société Anonyme

The Proclaimers — Over and Done With

The Flaming Lips — Yoshimi Battles the Pink Robots, Pt.1

Jesse Green — Nice 'N'Slow

Lower Dens — To Die In L.A.

Barbara Carlotti — Cannes

New Drum — Strawberry Letter 23

Florence and the Machine — What Kind of Man (Nicolas Jaar Remix)

Nicolas Jaar — El Bandido

Pr0files — Forgive

Jamie XX — SeeSaw (feat. Romy)

TEPR — Hypnotease

Jake Bugg — Broken

I Am Kloot — Let Them All In

Stealing Sheep — Greed

 

WINTER 2015 by Julien Mignot

Je nous regardais là, dans nos deux aquariums de nos bureaux confortables et flambants neufs.

Devant nos macs opérationnels et nos bureaux fonctionnels, penchés sur nos écrans de téléphones, seuls et isolés, le monde et son écho grouillant, tapis à portée de pouce. Un drôle de moment, celui ou discrètement et pour un temps très court, la réalité nous apparaît avec la distance nécessaire pour la comprendre en un instant.

Je rentrais du parc des Princes, j’avais passé la journée avec Kevin, 500 millions de dollars, patron de Instagram, pompes impec et costard très bien coupé, pour un américain, j’entends.

Attendant le Créateur, une armée de photographe très mateurs et peu curieux invité pour l’occasion s’infiltrait avec plus ou moins de ferveur et de professionnalisme dans la bulle spéculative du photographe de réseau.

Le monde ne serait plus tel qu’il avait été, je veux dire que le virtuel altérait, de manière palpable et durable, le réel. Comme si la formule consacrée « croissance de l’espérance de vie », soit le temps que nous vivions plus longtemps, était un crédit exclusivement dédié à être câblés en binaire et en pixels virtuoses. Le temps qu’on gagne, comment passerions-nous à le dépenser si seulement nous avions le choix ? Vivrons-nous un jour allongé, la réalité augmentée tout autour et l’homme diminué en guise de chevet ?

L’intégration du progrès se fait par palier. Et une génération, ça pouvait encore absorber le téléphone, le train, la voiture. Désormais même si l’on a tous compris qu’il fallait assimiler le progrès plus vite que la musique (ma mère a un iPhone) l’archaïsme nous rattrape sans arrêt comme un vieux réflex pour guérir l’ennuie et la peur de l’autre. Et le frisson hivernal, cette année, celui qui a tout gelé, des sirènes aux murmures de la ville, c’est en janvier qu’il nous est tombé dessus. Un frisson où tu ne comprends rien. Ou tu veilles à dégourdir tes lèvres, en parler pour ne pas rester pétrifié. Des applaudissements à l’air qu’on respirait, tous guidés tels des phalènes vers la chandelle pleine d’espoir de la place de la République ce premier soir. C’est peut-être aussi, au fond, comme cela qu’on avance, aussi tristes soient les faits. Mais sera-t-on capable de ne pas zapper ? De garder le cap. La déferlante de ferveur, je suis Charlie en bandoulière, des hashtags, des images, le tout en boucle et sans câble. Ça nous a tous tués. Un peu. Beaucoup.

Et c’était fou, ce deuxième bouclage dans la bulle de Libé. Le rire de Luz en l’air, des vannes en guise de soupape. Premier numéro de décompression après l’opus post-mortem. C’était aussi fou que tout ce monde dans la rue. De la folie douce.

***

Pour revenir au geste, je pallie mes failles en me connectant. J’écris sur écran et me force à la plume pour ne pas trembler quand je signe encore des papiers, avant que ma rétine ne me serve plus qu’à faire des photos et regarder le monde avec ce qui nous manque le plus, un regard toujours curieux.

La vie nous a à l’usure. Je me dis ça parce que je me suis rendu compte que je n’écrivais plus de mots à la main pour prolonger un entretien sensible. Cupidon s’est doté d’un carquois Apple et décoche ses SMS comme des flèches.

Avant d’être rongé par une névrose binaire et de songer à ne plus essayer de sortir vivant de ce monde, j’ai prévu des escales : Victor Hugo, pour préfacer l’expo universelle de 1867 écrivait : « Une capitale, c’est une ville qui donne du courage et du talent ». Ainsi je planifiais un voyage printanier New-Yorkais après un extra Londonien pour conclure l’hiver, très anglais et saxon ce début d’année. Et comme je trouvais que ces voyages avaient du potentiel - il faut toujours créer les souvenirs de ce qui pourrait arriver - je me suis pris à imaginer une vie flottante d’appartements capitaux en refuges cachés, profitant plus des avancés dans le domaine des transports bien réels que dans celui de réseaux transparents.

Tel était ce drôle d’hiver.

+++MUSIQUE+++

L’impératrice  — Vanille Fraise

Pond — Outside Is the Right Side

SBTRKT — Never Never (feat.Sampha)

Future Islands — Back in the Talla Grass

Shamir — I Know It’s A Good Thing

Camp Claude — Hurricanes

We Were Evergreen — Overnight

Warm — The Neighbourhood (feat.Raury)

Courteny Barnett —Out of the Woodwork

Sage — Last Call Couples

DD Elle — Kind 2 U

autoReverse — Want Your Love

Al Green — Surprise Attack / Highway to Heaven

Marvin Gaye — Inner City Blues (Make Me Wanna Holler)

Booker T. Jones — Progress (feat.Yim Yames)

Tina Britt — Who Was That

Ella Fitzgerald — Sunshine Of Your Love

Menahan Street Band — Home Again

Quakers — Earth Quacking (feat.Akil)

Tom Tom Club — Wordy Rappinhood

Kwamie Liv — Lost in the Girl

TALA — Alchemy

Kyogi — Not good Enough (Jean Tonique remix)

Deers — Trippy Gum

Baxter Dury — Whispered

The Creation — Making Time

Planningtorock — The Breaks

Public Image Limited — This is Not a Love Song

Fat White Family — Cream of the Young

Faada Freddy — Reality Cuts Me Like a knife

Future Islands — Spirit

Nzca/Lines — Work

Little Children — Distant Shouts

Luluc — Small Window

Marie Laforêt — Et Si Je T’aime

 

AUTUMN 2014 by Julien Mignot

Et puis les petites fissures que l'on porte comme autant de parures, craquellent. Les âges tombent, des lambeaux de cire escamotent des anglaises qui ne pendent plus qu'à un fil. Le silence de l'eau frémit. Et tout arrive. Sans compter. Sans crier, le train hagard pousse les fantômes de demain et cantonne le passé sur des rails insécables. C'est par la tranche que la vie passe. C'est dans des palaces de poches que s'écroulent les châteaux espagnols. On braque des langues allemandes, on mijote des plats avec des cuisinières en chef, on peint sur soie sous des draps de lins, on se déshabille avec style, et rien. La carcasse nue, ligne sur plan surgi du néant, de la cuisse et des ronds dans l'eau pour figer la douceur. On compile des mots côte-à-côte, on fabrique des cages thoraciques pour comprimer le pouls morne d'une pulsation contée qui s'emballe. Et la toux se bloque. Chassés les démons chastes d’un revers de la quinte. C’est le retour au goulot de rasades vitales qui tremblent en se déversant droit dans le corps. Je devrais m'arrêter et me dire tout bas ce que l'on ne doit plus s’écrire dès aujourd'hui.

///

Les inondations allaient bon train dans le sud. Les torrents mus sur des rails emportaient tout sur leur passage. Les panneaux, les véhicules, les buttes, et charriaient aussi parfois des corps. Plus de saison. Les calendes sonnent le rappel moins que le ciel atone qui baisse à vue d'œil. En entrouvrant les rideaux ce matin, j'ai constaté qu'ils n'occultaient que partiellement la lumière fragile qui ne perçait pas. Une lumière blanche ou au moins très pâle rasait le sol et touchait le ciel déjà bas d’un horizon déjà proche, c’était la nuit le jour. L'air était chargé de particules qui annonçaient l'épaisseur de l'hiver. Le froid enroule chaque corps et fissure chaque vêtement mal braillé en glissant des lames sur la peau. La bise claque les joues sans prévenir.

///

Le son qui m’a rassuré par-dessus les cliquetis de la pluie, c’est celui des notes légères du briquet Zippo que Benjamin dégaine comme un médecin son stéthoscope.

///

Ce que je retiens de l’automne, ce sont des formes et des perspectives qui ondulent vaguement et tremblent même parfois comme on frissonne quand le froid s’empare des chaires. Le mercure se jouait de la gravité, et c’est moi qui grelotait en essayant d’ajouter des couches intérieures, de parfaire l’isolation en imitant l’oignon. Mais finalement j’avais mes raisons. J’ai passé des grasses mâtinées dans des placards germaniques jouant l’amant sans Margueritte. J’ai dormis sur des méridiennes d’équerre, il y avait dehors des vélos sans hirondelles et la nuit tombante, comme si l’azur n’était qu’une cicatrice dont la mue en lambeau nous permettrait d’entrevoir le noir. Il y avait les températures indiennes qui offraient la chance de squatter le béton des passages comme refuge, comme défonce, comme base. L’automne se sont des bandes de bitume en pointillés enneigés qui témoignent d’une volonté de départ, mais je ne suis qu’un voyageur immobile. D’une virée tyrolienne je n’ai rien rapporté qu’un vibrant violoniste chauve accompagné d’un cymbaliste. Le reliquat capillaire était coquet, long. La fripe du frac casait la caste et trahissait une prestance désinvolte. Autour, des manteaux plus longs encore étaient fourrés de nostalgie. L’élégance passée ne laisse transpirer que l’apparat. Et s'il en est qui garantissent encore un certain chic, ce ne sont pas ceux qui regardent mais ceux qui font. Les bons faiseurs. Les grandes maisons.

Puis les fêtes, petits écueils familiaux, sont arrivées, le froid, presque la neige, et mon échine, croisant sur la route, a crissé. Des croissants de lune étaient programmés pour le petit déjeuner. Le ciel, les couleurs rentraient en raies dans mon fort intérieur. L’automne est à nuancer.

///

// PLAYLIST \\

The Crystal Ark – Rhodes

The War on Drugs – Red Eyes

Jorge Ben – Take It Easy My Brother Charles

Sinkane – How We Be

Peaches – Take You On

Georges McRae – Rock Your Baby

DBFC – Leave My Room

Belle and Sebastian – Sleep the Clock Around & The Rollercoaster Ride

The Rolling Stones – Melody

Temples – The Golden Throne

Caribou – Can’t Do Without you

FKA twigs – Two Weeks

The Knife – A Tooth For an Eye

Prince – Time

Flavien Berger – Ocean Rouge

Jackson And His Computerband – Dead Living Things

The Turtles – You Showed Me

Don Paulin – Ananas

Roots Manuva – Baptism

McFadden & Whitehead – Ain’t No Stoppin’ Us now

William Onyeabor – Good Name

Steely Dan – Do It Again

The Antlers – Hotel

Tweedy – Wait For Love

Royce Wood Junior – Rover

I Love Makonnen – Tuesday (feat. Drake)

The Neighbourhood (feat. Raury) – War

The Smiths – This Charming Man

Lamont Dozier – Going Back to My Roots

Kwamie Luv – Comin Thru

Gilberto Gil – Palco

Jocelyn Brown – Somebody Else’s Guy

Was (not Was) – Out Come the Freaks

The Dø – Anita No!

Talking Heads – This Must Be The Place (Naive Melody)

Zebra Katz – Lst Ctrl

We Were Evergreen – Eggs

Bryan Ferry – Don’t Stop the Dance

Silk Rhodes – Pains

Lowell – 88

S U R A H N – Watching The World

Ephemerals – You Made Us Change

Booker T. Jones – Rent Party

Baby’s Gang – Happy Song

Crocodiles – Heavy metal Clouds

Jimmy Hendrix – Somewhere

James Brown – Public Enemy #1 Pt1 & Pt.2

Lee Morgan – Hasaan’s Dream

Ike Quebec – Loie

Blossom Dearie – Plus Je T’embrasse

Suicide – Dream Baby Dream

Quilt – Arctic Shark

Elvis Presley – Are You Lonesome Tonight?

The Beach Boys – Ballad of Ole’Betsy

Dean Blunt – Papi

SUMMER 2014 by Julien Mignot

Je remarquais le carreau de mes chemises s'éloigner de la mode, à une distance raisonnable de ce qui n'est plus mais qui adviendra.

L'été a commencé par une griffure, sorte d'échos aux brûlures affamées et autres morsures pré et post-printanières.

Quand t'es môme, une entaille, tu chiales. L'épreuve qui pique arrive ensuite, tu évites la plaie, soigneusement, tu inspires entre tes dents quand la goutte tombe à dedans. Ça cicatrise. Deux jours de pansements, mais attention, faut qu'il frotte nul part, surtout pas sur les vêtements. Puis faut que ça sèche. Et oui, tu vas toucher ce début de cicatrisation amorcée qui démange. Ca pique un peu, mais ça va tu gères. Et puis tu oublies cette méticulosité à cicatriser. Quand t'es grand, tu t'en fout. N'est-ce pas une manière d'apprivoiser la douleur ? Les cicatrices, ce sont un peu les étiquettes des classeurs à sentiments.

Les premiers échanges sont toujours inquiétants. Tout va bien. Tout est en ordre. Il est 2:42 pm, missive précise malgré les temps durs et les échanges…

Si loin du solstice d'aujourd'hui à Hackney, surplombant la ville brulante ; l'équinoxe avait été l’équilibriste au sommet de Petra. Le soleil avait plongé derrière la Mer Morte et le Wadi-Araba, comme pour saluer un rift africain teinté de pourpre. Un océan naissait silencieusement.

Peu importe l'endroit, nos petits imaginaires intérieurs sont encore plus inventifs que ce monde infini. Il n'y a de limite que celles que l'on nomme. Mon univers intérieur déglingue parfois la réalité. Ce que nous donnons quand nous échangeons, c'est la capacité de faire raisonner ces univers comme deux atomes crochus et lisses qui ne se touchent que pour réagir sans gravité et accélérer comme un catalyseur soufflant la suite. C'est un marque-page sur un page blanche pour écrivain en dilettante.

En juin j’écrivais beaucoup, des lignes sentimentales en forme de prix Goncourt moderne, surpassant les cœurs lourds. Un recueil de trois cent page sur le ping-pong, un match qui serait propulsé sur la pelouse, ouverture de Wimbledon. Sans jeu, sans cinq-à-sept, une romance ultime pour âmes symétriques qui écumeraient les bars en parallèle, prenant soin d’éviter la concordance pour ne pas se brûler dans le temps.

Mais le temps coule. J’en crois certains indicateurs indélébiles. L’histoire avait commencée sur Euston-Road. Entre un Eurostar et le studio de Peter Gabriel dans la campagne, depuis une autre gare. Par la fenêtre du cab qui m'emportait, j'ai entrevu la belle ligne, conduite par un anglais trentenaire en jacquard assorti Jaguar. Plus tard, le blue jean tout aussi assorti, avant mes trente années révolues, j'ai compris qu'il suffisait de rêver tout haut. Nous avons cette capacité inestimable et précieuse réservée à peu ici-bas. Né ici en Europe est un privilège silencieux que l'on oublie parfois tant il s'efface comme on l'éprouve. Un quotidien simple et évident quand on possède tout l'arsenal de la liberté.

Et me voilà le cul dans mon rêve mobile à songer immobile sur le bord du canal. C’est comme ça que l’été à commencé, avec des questions entre parenthèses qui s’étiolaient comme des points en suspensions. Des ponts suspendus, coupés, et des lianes pour les remplacer. Je suis resté longtemps stationné une fois parqué. Comme dans une série américaine où le crime va arriver. J'écoutais Chet **ker. Pas de fake, Bak' et ongle les notes glissaient dans les enceintes et dans le confinement confortable de l'habitacle. J'avais remonté le canal en cabotant. Arrêt musical sur les berges pour contempler l'onde qui ressemblait à cet intérieur fragile. Des similitudes flottantes. Entre l'eau et soie. Surface douce et pourtant si lourde la nuit quand on arpente seul le seuil, on se prend à penser que l'on peut marcher dessus sans laisser de trace et se noyer dans l'air, branché sur des branchies artificielles.

 

///////////

 

L'été est une sourdine.

Un mot en suspens qui traîne entre deux cumulus. Des points de suspension. Des dettes en relief qui marquent l'histoire. Année après années.

Cet été j'ai enfin compilé des playlist et réécouté des standards idéaux aux bord de piscines et de vallées sous le rare soleil français. Cet été j'ai appris à ne rien faire. Cet été j'ai appris à reprendre le temps de lire. Cet été j'ai regardé passé mes émotions de la tête au bide, oscillatoire. Spectateur je regardais comme le vent tournait autour tentant de comprendre comment on aime et pourquoi l'amour. (A moins que ça ne soit l'inverse.) J'ai réalisé que je n'avais jamais aimé. Cet été j'ai avancé comme jamais. Cet été j'ai trouvé le grain de ta peau splendide, j'ai trouvé que bronzer pouvait contenir une vérité. J'ai trouvé que pleurer avait plus de sens que ce que je pensais. J'ai trouvé des amis d'amis plus qu'amicaux. Cet été j'ai trouvé.

 

///////////

 

Je suis allé Gare de l'Est chercher des cigarettes. J'étais déguisé en rocker sombre et noir contre le temps, filant comme l'ombre d'une ombre sur les trottoirs d'août plus vides que jamais. Un temps d'automne sur la ville vide.

Dans la gare, des amoureux, des clochards célestes, des gens hagards à quai, des errants cheminant ailleurs, des cheminots qui sortaient, mouillés, des sentiers battus sous la pluie battante.

Le vendeur a esquissé un pas de Tango et il m'a tendu tanguant un paquet neuf.

J'ai bien regardé les arches en sortant. Comme la fille baissait la tête et me regardais de biais, la pluie s'est penchée, j'ai remonté mon col, droit, ajusté, pour balancer. J'ai fait déraper le blister du carton, récupéré une tige bien plaquée dans le paquet plein que j'ai aussitôt planquée.

Le bec le silex la taf la courbe fumeuse d'un fog, j'aspire lattant lentement à la première taffe. Entre l'index et le pouce on saisit le filtre par le dessus, la main, auvent de fortune pour sèche sous drache sévère. Je marchais sur l'eau à l'horizontal arpentant la grève de bitume. Superman aquatique, je pilote automatique, je ne sauverai pas le monde, mais si seulement j'épargne ma peau, sous mon cuir, je m'en sortirai déjà bien. C'est maintenant que tout commence.

 

///////////

 

Je regarde les toits, ça me tue. Vendeur de meuble à la sauvette, je sauve les meubles immobile, j'essaie de dire d'un trait ce qui ne tient pas en dix lignes.

 

///////////

 

C'était ce soir dans la rue.

Un dialecte africain comme on prononce tout haut des incantations pour une vie qui fait pop. Popu. Populaire. Dans la rue, à même le sol, un murmure rampant qui s'agrippe, grippe la nuit, des grappes de tirants. L'aorte, la carotide, dispersées aux quatre coins du X comme des billes de mercure qui dégringolent quand le thermomètre se fend de ne plus donner la température. Une perf. Romance sous X. Né de rien, équation à deux inconnus. Une somme nue d'insomnie m'accapare sur des estrades qui promettent une vie en rose.

Je voudrais avoir 10 ans et chanter "allo maman bobo", un bob vissé sur le front. Populaire. Viser au lance pierre des Canadairs étincelant et des feux de paille brulants. Cramer les sens au troisième degré. L'essence en éveil. Le clic cloc des pendules, des médiums de pacotille balancent et sonnent two o'clock. L'été s'achève, la boucle dort, le Prince s'acharne, goûter de rentrée dans un cartable en toile Lafuma, presque un Tan's tanné qui assume l'école buissonnière.

Avoir le goût de l'autre dans sa bouche et ses boucles dans les mains. Figure éternelle pour grands enfants qui cherchent le refrain.

 

///////////

 

Et puis j’ai écrit ça :

 

« Il n'y a pas de bruit, la vallée, c'est l'Ibie. Loin de tout, on se retrouve parfois un peu trop proche de toi. J'ai laissé pourtant les affres des pensées pansement sur le rebord de la fenêtre. Une chambre. Le soleil dormait sur la terrasse. Des engelures d'aubes dorées après une journée trop pluvieuse descendue du Massif. Nous lézardions, mon cœur se fendait. Et le soleil s'est caché. Je suis rentré ma coucher. Comme tu n'aimes pas le ciel vide tu es rentrée à ton tour. Tout est tombé. Le soleil s'est pointé rond dans le ciel azur. Tu balbutiais. J'haletais comme on reprend son souffle après une apnée. Le soleil est près de nous. »

 

et puis une déclaration universelle pour moi comme pour toi qui commençait comme ça :

« Ça commence toujours la nuit. La dernière cigarette, la Gitane qui remplace la Craven brune implacable aux heures tardives. Quand le piano clapote sur des pages de sons calmes. Que surgissent les fantômes amadoués par la pénombre. On commence par Faillir être flingué (c’était mon roman de l’été).

 Et, après ça, mes mots à moi. Pas d'emprunt, le parfum délicat qui surgit après la pluie. Celui qui te tape direct dans le tarin connecté qui te fait surgir l'émotion comme une brise. Celle que t'as pas vu venir. Pas d'arbres autour pour se planquer, pas de feuilles qui bruissent juste avant la bourrasque. Ecoute, c'est tout. (…) »

 et tout s’est tut.

 

C’était l’automne en chemise, l’été indien sans le sioux, les méandres au long court qui reprenaient leur cotation brutale.

 Mais autant l’été est le cimetière de mes amours, autant l’automne est le creuset des aventures. Je pars.

// Auto-Radio \\

jouer la playlist ci-dessus

 

Metro Area - Miura

Pulp - Razzmatazz

Matthew Dear - Honey

Ned Doheny – Get It Up For Love

Browning Bryant – Liverpool Fool

Jessica 6 – In The Heat

Sylvan Esso - Coffee

Sisyphus – Lion’s Share

Jagwar Ma – Come Save Me (Pachanga Boys Jagwar Pawar Version)

Leonard Cohen – Waiting for the Mirale

Carly Simon – Why

Adam Green - Casanova

The Raveonettes – Young and Cold

Jungle – Lemonade Lake

Poliça – Wandering Star

Parson Jones – Make and Model

Saint-Michel – Bob & Making Love & Climbing

Fantasia – Without Me (feat. Kelly Rowland & Missy Elliott)

Nick Waterhouse – Ain’t There Something That Money Can’t Buy

Sly & The Family Stone – Just Like a Baby

Craft Spells – Breaking the Angle Against the Tide

Avril – Burning Peacocks

Gramme – Too High

Funkossol Beats – Party Line

DENA – Cash, Diamond Rings, Swimming Pools

Queen – Cool Cat