SUMMER 2015 / by Julien Mignot

C’était fin juin. Le début de l’été, normal. Avec les chaleurs, Arles et son festival arrivaient. Nous, les photographes, nous nous remettons souvent à l’heure des bilans à cette période, quand on se prépare à partir pour cette estive professionnelle. C’est le moment de préparer des tirages, des books à montrer, se montrer, entre deux moresques, entre deux terrasses, à l’ombre de la programmation officielle et de la place du Forum fleurie de toutes ces mines ravies. Arles c’est un microcosmos avec tout l’attirail, les étoiles filantes, les super stars, les naines blanches, les géants rouges, les trous noirs, les constellations, les solaires, les lunaires. Tout le monde est là. Chacun sa famille, réunie par gravité, fusion des électrons libres. Qu’on le veuille ou non, ce festival c’est quelque chose. Il ouvre la perspective de l’été. Et de nouvelles perspectives tout court : le directeur vient de changer. Le mien s’annonçait studieux et un peu vagabond. Le labeur : l’Afrique du Sud en ligne de mire. La myrthe Corse en bout de ligne pour soigner la fin de course, à bout de souffle, fin août, si les mirages de chaleur emplissaient vraiment le calendrier comme ils semblaient danser devant mon nez.

 

Il y avait cette perspective-là et ce matin je préparais un café. Nu, le nez en l’air. Tout était propice à réflexion. Un peu grave, on se lance des grands sujets qui demandent en temps normal une bonne décade de psychanalyse pour répondre, là, tout est limpide en beurrant sa tartine.

Le cerveau faisait des allers-retours avec ces questions qui oscillent dans le domaine du sensible. Comme l’intime est lié dans nos métiers, je me disais qu’ayant en soi quelque chose qui sensiblement durera jusqu'à la mort, c'est-à-dire un palliatif certain aux chimères amoureuses et adolescentes, en terme de sensation j’entends, il devient délicat d'oeuvrer dans le compromis. On s'affranchit ainsi de l'essence des névroses et des peurs de l'incertitude. Il faut un peu s'aimer pour faire ce métier. Il faut s'aimer assez pour s'avouer qu'une place pour l'autre existe. La lui réserver est une autre paire de manches. Nuancer notre propre exigence à l'endroit d'une hypothétique réserve de sentiment pour autrui et lui accorder le bénéfice du doute, celui que l'on s'offre copieusement comme carburant délibéré à la création. Bref, je prenais des notes, pour vérifier plus tard l’intérêt de la réflexion. Je n’ai pas encore tranché la question aujourd’hui.

 

Voilà, je pensais à cela en remplissant la Bialetti presque de bonne heure. Une conquête encore dévêtue s'étirait verticalement sur le tapis indien du salon, spectacle étrange entre un if et des pointes de danseuse. Elle était réservée, mutique et étrangère. Ce n’était pas la barrière linguistique qui liait la sienne, nous savions déjà que notre connaissance de l'autre se limiterait aux échanges horizontaux de cette nuit qui préfiguraient une autre canicule, celle du début de juillet. Et ce mutisme matinal valait de l'or. Sur ces vagues de silence surfait la plénitude sereine d'un partage entendu et équitable. Tous ces détails étaient un tout dans lequel nous nous plaisions pour rien d'autre que nos attentes respectives. Et c'est là que l'on trouve l'équilibre, quand ce qu'on donne est ce qu'il nous rend. Et tout cela est contenu dès le départ dans cette convention tacite.

***

Après la fête nationale. Je reçois désormais des éléments au compte-goutte.

L'été est toujours aussi doux ici à Paris. Il ne pleut pourtant plus depuis des mois, seules quelques averses grisent encore le ciel d'azur. Les nuages passent légers. Parfois la brise apporte quelques traces d'avion qui zèbrent le ciel. En Californie des forêts s'embrasent entières, il n'a pas plu depuis octobre. Le réchauffement est sur nos talons.

J'ai utilisé cette expression à Arles. Sur tes talons. On m'a répondu qu'ils avaient malheureusement baissé depuis la veille. Passant de haut à moyen pour la passante, alors avertie. J'ai rétorqué qu'en matière d'échasse je n'avais pas d'échelle. Et depuis je suis toujours sur ses talons, ils ne sont plus les seuls à découvrir ses chevilles claires sous sa jupe sombre.

Ça a commencé ainsi. En ouvrant les yeux, un matin au milieu d’un été sans fin, sans se poser beaucoup de questions.

Je dispose d'un appartement modeste, mais lumineux et traversant. L’été, les fenêtres accaparent la nuit et laissent filtrer le soir comme le murmure apaisé d'un Paris enfin vidé. Quand le jour se lève, les bruits urbains montent du passage avec une intensité plus clinquante. Et comme les nuits sont courtes, on se réveille parfois un peu trop tôt. Ce qui est curieux car nous avions favorisé la discussion, très tard. Sans que le temps ne daigne trop marquer nos échanges. Et puis nous avions appliqué le même protocole, comme s'il existait une place pour le verbe et une place pour la chair.

Nous nous étions allongés, puis endormis peut-être une heure après. Ce matin en ouvrant les yeux, je suis tombé nez à nez avec son dos. J'ai immédiatement abandonné ces caresses carnassières qui n'ont d'autres vertus que de toucher la chaire. La canopée de lin retombait dans le courant d’air, il ne fallait rien déranger.

J’ai refermé les yeux.

Le temps n'est pas une ligne droite. Les souvenirs reviennent dans des contractions, les méandres des contextes les aidant à aborder les rives de la mémoire. Cette nuit me donnait cette impression. Il a fallu quitter la maison vers 16 heures pour attraper ce train. Un effort surhumain pour changer de milieu et s'habituer immédiatement à ces étrangers, à la rue, au bruit, aux odeurs. Maintenant installé voiture 5 place 66, je laissais le paysage défiler. J'étais installé à contresens de la marche : ainsi je laissais le temps remonter. Et la nuit revenait par vagues d'impression. Je ne pouvais me rappeler les détails. Ils étaient encore cachés dans les replis de mon lit, tapis sous mon oreiller comme des formes multiples et variées, des molécules odorantes mélangées ou en blocs de kératine assemblés.

Il me plait à dire son nom, car il s'écrit comme dans une nouvelle des années 80.

 

Le surlendemain, le train partait de Londres.

Ils sont roux. Un couple. Un enfant. Et leur couleur va bien au temps maussade qui accompagne l’Eurostar qui me ramène à Paris.

Il a des joues fines. Les siennes tombent déjà. Leur fille doit avoir deux ans et demi. Elle a glissé les mikados dans un sachet plastique auto fermant lui même glissé dans la pochette jetée d’un geste un peu trop brusque dans le sac et là j'ai tout compris. La somme des clichés surpassait un album de famille en dix volumes. Elle n'était jamais d'accord avec son mari et devait lire Marie-Claire en adorant faire des coloriages. J'ai soupiré, j'ai plaint le mari. Elle ne parlait qu'à sa fille. Il n’existait pas. Il n’existait plus ailleurs que dans cet être commun qui les unissait. Elle ne semblait pas disposée à négocier l’emprise du bonhomme autrement que sur le patrimoine génétique de leur rejeton. La dimension éducative lui était réservée en entier. Parfois, c'est délicat d'assister à ce genre de scène. Tout est parfait. Un climax social et une tension sous-jacente ultra puissante. J'avais juste envie de me tromper.

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La double parenthèse africaine, du Nord au Sud, c’était cet été. Deux chocs tacites. Tus. Sans bruit.

Le Nord et Alger, c’était encore au printemps. Le Sud de l’Afrique, Cape Town. Marcher dans la ville. Ne pas se sentir à sa place. Suspecter des ombres incroyables lorsque l’on marche du mauvais côté du trottoir. La lumière ; la lumière enveloppe tout. Les montagnes et la ville. Et les ombres qu’elle creuse comme des déliés adroits tombent justes, quelle que soit l’heure du jour. Des défilés longent les routes et la mer à perte de vue. Des canyons couchés qui abritent des reflets insoupçonnés.

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Un frisson m’a parcouru l'échine entière.  On distinguait à grand-peine les étoiles tant la pleine lune donnait à tout le ciel nocturne des éclats d'aurores. J'ai éteint méticuleuse la cigarette en inspirant la fumée, juste après avoir tiré une dernière longue bouffée. J'ai regardé le village à gauche qui s'enfonçait définitivement dans la nuit des collines plus sombres que le ciel en effaçant le tout dernier éclat couchant qui s'allongeait sur l'horizon. Je suis rentré. Le Maitre d'hôtel m'avait installé tout au fond de la salle du restaurant, dans un coin qui domine les autres tables, près de la fenêtre. Les lumières pâles des ampoules incandescentes finissaient d'abattre le poids des années 40 sur tout l'hôtel. Seul le lexique de la serveuse tout en « ion »(continuation, dégustation) permettait de livrer à l'ensemble une patine contemporaine.

J'ai quitté mes souliers vernis sous la table. Pieds nus, le jean aux chevilles retroussé, j'entamais ainsi les vacances. Pour moi. Je réalisais ainsi que je n'étais jamais parti que pour des raisons idoines. Ne dépendant jusqu'alors que d'une volonté qui m'échappait.

C'était encore l'été. À faire des allers-retours permanents, passionnés, entre les amours, les amis, la famille et surtout le travail, on oublie parfois le lien commun à soi, la pique du compas sur la carte de notre propre géographie sentimentale.

Les clients vont généralement par deux. Ils s'attablent sur des chaises en osier qui entourent des dressages français, double nappage, vaisselle en argent sobre et soignée. Le murmure de la salle est régulier. Coupé par les annonces du chef qui s’égrainent peu à peu. La dorade arrive. Seul un grill, semble-t-il, l’a reposée depuis la mer. Une fille traverse la salle en dentelle. Elle disparaît derrière le comptoir. On n'aperçoit plus que son carré court qui oscille comme le son de ses talons lorsqu'ils foulent le parquet.

 

Le restaurant s'est vidé comme un siphon. Comme si les clients s'étaient fait aspirer vers leur sommeil par le silence qui prenait maintenant toute la place. Seules les vaisselles tintaient encore à l'autre bout de la cuisine, loin. Je suis sorti sur la terrasse terminer mon vin et fumer une autre cigarette. La rambarde était en béton peint. Le paysage fonçait ensuite au néant : c'était les bois qui descendaient vers la mer. Elle reflétait ensuite la lune et le paysage se dégageait enfin vers une nuit brillante. La serveuse dressait le double nappage immaculé. Elle chantonnait tout haut, le son s'amplifiant dans la grande salle maintenant vide, avant de s'échapper par la baie vitrée entre ouverte pour gagner le vide atone de la nuit. Au-delà on n'entendait plus que le silence.

 

Quand le jour revient le matin, on aperçoit la crique de Ficagiola au-delà de la verdure, celle qui regarde vers le large. On s’imagine pouvoir la rejoindre à pied, par le maquis, en voisin. On apprécie rarement les distances verticales. Les méandres de la route qui borde le précipice pour rejoindre la minuscule plage infléchissent naturellement l’humilité dont on manquait. Une fois en bas, avant d’emprunter la sente pour finir de rejoindre le rivage, on lève les yeux. On ne distingue plus la fenêtre de sa chambre, même si au loin, à fleur de montagne, accroché par la seule volonté naturelle du caillou, on distingue encore l’hôtel comme un sémaphore, un gardien.

 

Dans la baie, un voilier tangue au mouillage. Il est fin et élégant. Il cohabite avec un yacht, Leonida une bonne vingtaine de mètres opulents, paré d'un équipage en short camel et top turquoise. Curieux ramage, l’ivraie du bon goût de mouiller en pareil endroit. Contraste interpellant. La mère est partie de la baignoire à la nage. Masque, tuba, palmes et bouée de sûreté rouge vif qui s'agite tel un canard derrière sa cane. La fille a dégainé un paddle. La première à rejoindre la plage fut la mère. Une cinquantaine filiforme très gainée et travaillée. À 100 mètres : la silhouette d’une jeune fille. Elle attendait sa progéniture qui ramait tranquillement. Les garçons avaient appareillé le jet-ski. Ils étaient trop loin dans la baie afin que je puisse en livrer une description plus fidèle. La fille avait rejoint la mère. Elles semblaient toutes deux regarder dans leur direction. Insensibles, se foutant royalement des arabesques kaléidoscopiques que les mâles dessinaient en domptant quelques chevaux marins bandés sous leurs slips à grand coup de poignets de gaz peu dosée. Le jet-ski c'est un peu la version marine de la clio tunée sur le parking du Décathlon d’Amiens. Des burns indélébiles sur un parking, des burns débiles dans l'eau.

Quand la jeune fille au paddle est repartie, elle a embarqué sa mère sur la planche et a tenté de lui planter sa bouée dans l'arrière du train. Le ridicule se jouait de lui-même et cette assurance prégnante qui les affublaient à l'aller devenait marrante. Le paradoxe grand bateau/petite bouée m’a fait sourire.

Elle a détecté sans doute mon émotion et s'est fendue d'un signe à mon endroit. Puis elle est remontée sur son bateau. Celui-ci avait pris l'axe du large et le profil tranchant du jeune animal qui retrouvait le sol dur et ses capacités mouvantes valait mieux que celui du navire. Fellini, s'il avait tourné la scène aurait privilégié un voilier en bois. Mais à cet âge-là, même si tout se décide déjà, on ne choisit pas.

 

D'abord il faut le soleil. Il faut voir les ombres pour comprendre le paysage. La colline, celle-ci, ce jour-là, décrivait exactement la longue descente de l’astre vers le couchant.  Mais il faut aussi l'alignement adéquat. Et mon promontoire était parfait. Alignement de l'espace et du temps. La mer devenait ainsi de plus en plus sombre. Elle se teintait de nuances semblant figées et constamment variables. Comme lorsque l'on contemple des nuages ou des vagues vues d'avion. L'horizon migrait mauve. Il confondait les éléments. Seule la terre en était maintenant le marqueur figé et formel, des dérives de bateau retournées, les monts qui balisaient la baie.

Il y avait des rites dans cet établissement sans âge. Personne ne dinait avant la fin de l'apéritif marqué par la cérémonie solaire. Depuis la terrasse ou leur chambre, pour ceux qui pouvaient profiter d'un balcon. Puis les murmures se taisent progressivement comme les résidents gagnaient leur table réservée. Laissant les oiseaux et les cloches emplir le silence ambiant.

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« Je vais aller parler aux oiseaux », c'est ce qu'il a dit en quittant la table du black jack. Deauville avait commencé par un dîner à Trouville. Comme toujours. Comme la table de restaurant jouxtait presque la table de jeu, nous avions glissé tout naturellement, sans nul besoin de faire seulement un détour.

On ne pouvait pas dire que je disposais d'une expérience folle dans le domaine des casinos. Pourtant, drôle de grand écart, entre ici et Vegas, le chic, dans les deux cas n'existe plus ou pas, mais les joueurs locaux n'avaient pas l'aisance conditionnée par le choix de ta partie de black jack dont tu disposes à Vegas. La plus solennelle, ici, jouait par dizaine et non par quintes. Et c’étaient des oiseaux rares, ceux qui leur parlaient. Ils avaient le mérite virtuose de soigner leur entrée et leur sortie avec autant de majesté qu’il y avait de condescendance vulgaire dans le regard de leur partenaires gominés, habillés sans élan, sans chic, cachés derrière leur tas de jetons qui ne savent pas que l’on n’est jamais seulement perdant ou gagnant. On est magnifique et flamboyant ou on est rien. Point.

La pluie du dehors était arrivée avec le dessert. Je n'avais ainsi pas repris de profiteroles pensant éviter au ciel de dégringoler. La pluie a redoublé.

En entrant sur la piste de danse aménagée dans le salon de la villa qui accueillait la fête, j'ai eu de la sympathie pour ces corps qui balbutient tous en cadence vers ce mur sonore. Ceux qui arrivent sans verre en opinant du chef comme ils bougent leur pied, sans rien dans les mains, si ce n'est leur équilibre tout entier. Ils peuvent vaciller à tout moment, et sans ciller le dissimulent sous une décontraction anodine et presque émouvante.

C'est ainsi, arriver tard aux soirées, il ne reste que les battus du dancefloor. Des loosers magnifiques dont je fais partie en contemplant la scène à travers mon verre qui crépite quand la djette monte les basses.

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L’avantage d’entamer un voyage international par moyen aérien un jour de mauvais temps, c'est que l'on est quasiment certain d'apercevoir le soleil une fois le décollage passé. Et même si dans ce cas l'éblouissement est gênant, fermer le hublot sur un carré de ciel bleu est un délice absolument charmant.

 

Nous avons suivi un fleuve, sans écran géolocalisé et compte tenu de la destination, je songeais Seine ou Loire. L'étalement des méandres, leur fréquence nonchalante d'eaux qui s'ennuient un peu, des trains sans relief particulier, le temps les sédimente et j’optais pour la Seine. Drôle de corrélation entre l'altitude et le cours des rivières. Quand les sinusoïdes se calment à l'horizontale, elles s'activent à la verticale. Puis le Havre. J'ai encore pensé aux navires sur le rail d’Antifer dont parle Margueritte depuis les Roches Noires. Trouville. Deauville. Le Festival dont je couvrais l'ouverture la semaine dernière s'achevait. Comme. Les navires, les nuages respectaient maintenant une certaine distance de sécurité. Comme nous entamions les plages du débarquement, ils se jouaient manifestement de l’albédo marin et des différences de pressions aériennes. Quelques reliefs d’obus se dessinent clairement sur cette côte humainement festonnée. Pourtant, depuis 30.000 pieds tout paraît vraiment petit, presque ridicule ou en tout cas dérisoire.

New York en septembre. Une occasion de profiter pieds nus de la ville. De monter droit sur le front du Standard et de danser sur des titres exhumés d'une période incroyable où le moindre décibel faisait trembler le tempo et les hanches dans un mouvement irrépressible et fatal. Dans les lumières tamisées, on ne voit plus les pupilles, mais juste des fils qui se tendent entre les regards. Comme si l'invisibilité passagère devenait une toile de fond. Les tendances estompées et les possibilités nulles de prétendre à quoi que ce soit d'autre que l'imprévu.

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D'un avion à un bateau, il n’y a qu'un pas, franchi en Anglaise. Les amarres des villes îliennes au large des côtes bretonnes se ressemblent. Les anses des jetées finalisent la protection côtière naturelle. C'est un bras sur une épaule qui se baisse dans le vent pour murmurer serrer des secrets que tout le monde connaît.

Le mystère n'est pas dans ce qui est, ici. Le mystère est dans le silence. J'ai compris le dégradé là, à Houat, au bout de tes doigts les tiges d'herbes qui sortent du sol. Elles sont vertes. Majoritairement vertes. On en trouve aussi des jaunes vifs et des jaunes passés. La dominante est plutôt herbeuse. À l'horizon, puisque la dune se poursuit jusqu'à l'embrasser, ce que tu regardes avec précision en détachant chaque tige au premier plan sous ton nez n'est plus qu'un aplat coloré impassible à détailler et la réalité est devenue une sensation.

Ça, c’est pour les yeux. Si tu les fermes, essaye au moins ! Même si tu échoues vaguement ! Si tu les fermes c’est le son qui t’embrasse à plein embrun. Un beau brin de blonde dans la bouche.

Sur une plage silencieuse. Sur une plage silencieuse dont chaque ressac est une virgule. Une vague qui s’échoue. Le panoramique du rouleau qui casse. Les drisses sur des mats des voiliers mouillés jouent, le reflet du soleil, lorsqu'il rencontre ta rétine est presque une percussion.

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Que retenir d’Arles cette année ? Une drôle d'édition, sans compter nos repaires, tout avait changé. Nous l'attendions de pied ferme, et finalement nous avions autant ri qu'elle fut réussie. Et nous nous en étions donné à cœur joie tous ensemble. Avec Phitsana, Philippe, Amaury, Benjamin, Fred, Camille, Christophe, Vincent, Rodolphe, Yaron, Anne, Ava, Romain, officiant tous dans des domaines différents, et tous autant que nous étions, présents sur aucune cimaise. Et pourtant. Incorporer nos préceptes quotidiens ici, c'était un peu donner la possibilité à notre photographie de s'extraire de ses prérogatives qui la tienne comme de petits carcans, bien droite et docile. Droit comme Jacques, planté de blanc dans son amphi bondé. Au piano, Yaron sonnait. Du reste, nous n'avons pas tenu la distance. Entre une discussion passionnée avec une blonde sur échasse et notre gourou prédisant la France de 2050 comme l'on parlait des voitures volantes de l'an 2000 en 1960, le tout assaisonné d'un post-colonialisme assez condescendant envers nos amis chinois, nous avons failli crever. Soit par asphyxie caractérisée d'une obstruction du larynx par le rire ou par une contraction fatale des zygomatiques.

Le lendemain Rodolphe figeait Curtis dans notre esprit et dans l'arène. Ce soir-là des soutiens-gorges volaient bas. À ras des petites culottes en escadrilles groupées sur un dancefloor bondé. C'était un dimanche. Le matin. Je crois que Philippe était ressorti indemne de tout ça. Moi pas. Il était tard et j'écoutais le jour se lever. La bande-son était produite par Fred. Basiquement, il avait oscillé de Tom Waits au Velvet. Et c'était tombé naturellement sur Sunday Morning. Comme les arabesques de nos clopes se consumaient le temps d'écrire, on cramait le filtre pour flamber la suivante. Griller le paquet avant de dormir. Tout caser dans ce qu'il restait de cette nuit-là. Sunday Morning c'était déjà en boucle depuis un moment. Et nous ne en étions pas rendus compte jusqu'à présent. Mais à le dire, là tout haut maintenant, on avait des précisions sur nos états. Comme un constat de situation tout à fait fortuit, nous rendions compte à ce que nous étions. Sunday Morning c'était maintenant, c'était déjà demain. C'était dément.

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\\\ After ///

The Prince’s Bed — Adam Green

Be (Intro) — Common

Needles and Pins — The Searchers

There’s Something About You — The Troggs

I’m Glad you Belong To Me — Blinky Williams & Edwin Starr

Swept Away — Vanilla

Dinner — Blood Orange

Stillness Is The Move — Dirty Projectors

Glad You’re Mine — DJ Spinna Feat. Angela Johnson

On The Regular — Shamir

Defined Print — My Library

Basement Bad Song — The Organ

My Song 5 — HAIM

Healer — Chromatics

Chelsea — Portecho

Fantastic Cat —嶺川貴子

Slippery People — Talking Heads

Strawberry Letter 23 — The Brothers Johnson

Cancer — I Break Horses

Georgy Porgy — Toto

Smack Dab In The Middle — Janice McClain

Try It Out — Gino Soccio

Busy Earnin’ — Jungle

We Exist — Arcade Fire

Home — LCD Soundsystem

Till The End Of The Day — The Kinks