WINTER 2015 / by Julien Mignot

Je nous regardais là, dans nos deux aquariums de nos bureaux confortables et flambants neufs.

Devant nos macs opérationnels et nos bureaux fonctionnels, penchés sur nos écrans de téléphones, seuls et isolés, le monde et son écho grouillant, tapis à portée de pouce. Un drôle de moment, celui ou discrètement et pour un temps très court, la réalité nous apparaît avec la distance nécessaire pour la comprendre en un instant.

Je rentrais du parc des Princes, j’avais passé la journée avec Kevin, 500 millions de dollars, patron de Instagram, pompes impec et costard très bien coupé, pour un américain, j’entends.

Attendant le Créateur, une armée de photographe très mateurs et peu curieux invité pour l’occasion s’infiltrait avec plus ou moins de ferveur et de professionnalisme dans la bulle spéculative du photographe de réseau.

Le monde ne serait plus tel qu’il avait été, je veux dire que le virtuel altérait, de manière palpable et durable, le réel. Comme si la formule consacrée « croissance de l’espérance de vie », soit le temps que nous vivions plus longtemps, était un crédit exclusivement dédié à être câblés en binaire et en pixels virtuoses. Le temps qu’on gagne, comment passerions-nous à le dépenser si seulement nous avions le choix ? Vivrons-nous un jour allongé, la réalité augmentée tout autour et l’homme diminué en guise de chevet ?

L’intégration du progrès se fait par palier. Et une génération, ça pouvait encore absorber le téléphone, le train, la voiture. Désormais même si l’on a tous compris qu’il fallait assimiler le progrès plus vite que la musique (ma mère a un iPhone) l’archaïsme nous rattrape sans arrêt comme un vieux réflex pour guérir l’ennuie et la peur de l’autre. Et le frisson hivernal, cette année, celui qui a tout gelé, des sirènes aux murmures de la ville, c’est en janvier qu’il nous est tombé dessus. Un frisson où tu ne comprends rien. Ou tu veilles à dégourdir tes lèvres, en parler pour ne pas rester pétrifié. Des applaudissements à l’air qu’on respirait, tous guidés tels des phalènes vers la chandelle pleine d’espoir de la place de la République ce premier soir. C’est peut-être aussi, au fond, comme cela qu’on avance, aussi tristes soient les faits. Mais sera-t-on capable de ne pas zapper ? De garder le cap. La déferlante de ferveur, je suis Charlie en bandoulière, des hashtags, des images, le tout en boucle et sans câble. Ça nous a tous tués. Un peu. Beaucoup.

Et c’était fou, ce deuxième bouclage dans la bulle de Libé. Le rire de Luz en l’air, des vannes en guise de soupape. Premier numéro de décompression après l’opus post-mortem. C’était aussi fou que tout ce monde dans la rue. De la folie douce.

***

Pour revenir au geste, je pallie mes failles en me connectant. J’écris sur écran et me force à la plume pour ne pas trembler quand je signe encore des papiers, avant que ma rétine ne me serve plus qu’à faire des photos et regarder le monde avec ce qui nous manque le plus, un regard toujours curieux.

La vie nous a à l’usure. Je me dis ça parce que je me suis rendu compte que je n’écrivais plus de mots à la main pour prolonger un entretien sensible. Cupidon s’est doté d’un carquois Apple et décoche ses SMS comme des flèches.

Avant d’être rongé par une névrose binaire et de songer à ne plus essayer de sortir vivant de ce monde, j’ai prévu des escales : Victor Hugo, pour préfacer l’expo universelle de 1867 écrivait : « Une capitale, c’est une ville qui donne du courage et du talent ». Ainsi je planifiais un voyage printanier New-Yorkais après un extra Londonien pour conclure l’hiver, très anglais et saxon ce début d’année. Et comme je trouvais que ces voyages avaient du potentiel - il faut toujours créer les souvenirs de ce qui pourrait arriver - je me suis pris à imaginer une vie flottante d’appartements capitaux en refuges cachés, profitant plus des avancés dans le domaine des transports bien réels que dans celui de réseaux transparents.

Tel était ce drôle d’hiver.

+++MUSIQUE+++

L’impératrice  — Vanille Fraise

Pond — Outside Is the Right Side

SBTRKT — Never Never (feat.Sampha)

Future Islands — Back in the Talla Grass

Shamir — I Know It’s A Good Thing

Camp Claude — Hurricanes

We Were Evergreen — Overnight

Warm — The Neighbourhood (feat.Raury)

Courteny Barnett —Out of the Woodwork

Sage — Last Call Couples

DD Elle — Kind 2 U

autoReverse — Want Your Love

Al Green — Surprise Attack / Highway to Heaven

Marvin Gaye — Inner City Blues (Make Me Wanna Holler)

Booker T. Jones — Progress (feat.Yim Yames)

Tina Britt — Who Was That

Ella Fitzgerald — Sunshine Of Your Love

Menahan Street Band — Home Again

Quakers — Earth Quacking (feat.Akil)

Tom Tom Club — Wordy Rappinhood

Kwamie Liv — Lost in the Girl

TALA — Alchemy

Kyogi — Not good Enough (Jean Tonique remix)

Deers — Trippy Gum

Baxter Dury — Whispered

The Creation — Making Time

Planningtorock — The Breaks

Public Image Limited — This is Not a Love Song

Fat White Family — Cream of the Young

Faada Freddy — Reality Cuts Me Like a knife

Future Islands — Spirit

Nzca/Lines — Work

Little Children — Distant Shouts

Luluc — Small Window

Marie Laforêt — Et Si Je T’aime