SPRING 2015 / by Julien Mignot

C’était le jour où le printemps commençait.
Il y a avait eu ces tempêtes solaires du début du mois. Cette éclipse invisible et ces grandes marées de printemps. Paris se taisait sous la chape de micro-particules plombantes. Un murmure, des micros-silences qui flottaient en dehors des artères passagères. La Tunisie comptait ses victimes. Les sans-papiers manifestaient avant le scrutin des élections départementales. Le monde n’avait jamais été aussi bien portant et pourtant il ressemblait à l’air qu’on respirait : des micros-particules élémentaires dispersées. Que l’on meurt comme on respire dans nos mondes dont on oublie qu’ils sont conformes et confortables !

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Ce printemps allait être l’application directe de ce qu’on regardait dans l’écran, de ce que l’on voyait se dérouler sous nos yeux. J’en faisais un court-circuit entre la réalité, la mienne, celle que l’on souhaite nous faire croire et celle commune à la société dans laquelle on évolue ou dans laquelle on se projette. Le programme commence par un changement de continent. Porté par un vent de déprime comme catabatique. Une descente de gradients rapides en direction de l’ouest. Il y a parfois de drôle de similitudes dans la géographie générale et celle des sentiments. D’abord New York. J’ai trouvé la ligne de ciel la plus célèbre de la terre bien ancrée dans son socle granitique. Le nouveau WTC1, tour de la Liberté est dressée, maintenant habitée, le mémorial, lui, en creux aspire l’eau qui coule avec gravité. C’est une forme d’équilibre qui se dessine des fondations aux cicatrices. On comprend New York ainsi, et l’après-Charlie donne aussi du sens, là où finalement les mots sont parfois muets.

Les amis ne vieillissent pas. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. Les amis n’ont pas d’âge non plus. Nous gardons le même écart entre nous, et nous vieillissons discrètement en nous racontant des histoires. Il faisait froid et je crois que l’hiver new-yorkais avait été aussi rude que le nôtre était doux. Kim voulait partir au sud. Elle a ri quand je lui ai demandé si l’on ne pouvait pas nous rendre à Vegas en train. C’était en sortant du bar à sous-tifs planté dans le meat-market. Il était bâti là, en creux, comme s’il avait toujours existé, au pied du nouveau Standard Hotel et du roof top aérien.Les filles ondulaient sur le comptoir patiné, le toit du bar, le top, ce soir.
Kim est mon Chelsea Hotel. Je veux dire par là qu’elle m’offre l’hospitalité qui s’accompagne d’une certaine douceur de vivre. Elle me montre la high-line que nous arpentons. C’est la fin du jour et voilà que le ciel tombe sans filet sous ce temps clair. En regardant Downtown depuis une Pier sur l’Hudson, on voyait progressivement les lumières déjà allumées se découper comme des étincelles figées, logées dans des tours qui perdaient peu à peu leurs contours. La couleur, comme la température, a refroidi. Tout était tombé maintenant. La nuit serait calme.

Finalement Vegas est Vegas, j’ai eu l’impression d’arriver directement en Mustang sur le strip, le voiturier du Bellagio était plus familier que si je descendais ici tous les weekends. Ici tu n’es personne et pourtant tu te crois exceptionnel, par éclair, par shoot, mais assez pour croire au toc du stuc. Une suite marbrée de stupre qu’on quittait pour le désert et sa clim naturellement poussiéreuse qui blinde les poumons même passé le ton à 100mp/h. Le convertible ventile, mais le vent le rattrape sans cesse.


La nature est aussi puissante que la ville semble l’être, mais elle est lente, ample et gigantesque. C’est une puissance silencieuse. Nous sommes submergés quand on circule sur les minces routes désertiques. Sans avertir, des limousines sortent de nulle part comme des flèches d’Indiens. On ne connait rien d’autre que ce que l’horizon montagneux dégage comme mirage. L’inconnu est un fantasme que le voyage alimente sans cesse. Construire sur de la poussière immuable, plonger dans l’eau des piscines en plein désert.


Par exemple, lorsque, dans le hall d’un Hotel, quel qu’il soit ici, des enfants ont une conversation très sérieuse au sujet de leurs nouveaux téléphones extralarges respectifs, qu’Alanis Morissette en fond sonore est surpassée par le bruissement des conversations, qu’il fait 27°C quand un hélicoptère pour le Grand Canyon passe, las, au fond, raye le ciel azur déjà entamé par les tours qui s’élèvent curieusement autour de la piscine, nous pourrions croire que la bande sonore est enregistrée et que tout est en toc. Mais des humains font encore vivre ce monde. Un monde parfois même très suranné quand on arpente downtown. Je suis passé par la réception sur le retour. L’hôtesse s’appelait Josie, Las Vegas, Nevada. Je regardais la météo pendant que Josie clapotait mollement sur son clavier PC à grosses touches noires. Sur le téléphone, la météo te géolocalise non pas à Vegas, mais à Paradise. Ainsi, Josie est un petit morceau de Paradis. Ses mèches, son accent, Josie, Las Vegas, Nevada m’hypnotisent, car elle crépite des doigts en te répondant droit dans les yeux.

Juste après mon premier tour de Black jack, j’ai tendu 15$ de jetons à Pam, Denver, Co. Je pensais payer le verre, je donnais un pourboire, j’ai suffisamment gardé d’assurance, je crois, pour que ça passe pour un geste de largesse agréable. Je me suis demandé quelle dose de vérité contenait cette petite demi-heure de vie à Vegas. Etait-ce Alanis ou le pseudo du personnel ? Peut-être le tout : c’est un tas de toc véritable et c’est ce qui fait le charme incomparable de l’ensemble.

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Et Cannes arriva. Aurais-je rêver de nuits sans sommeil et des journée passées dans des salles obscures sans une once de soleil ? J'ai passé mes journées à photographier. Et comme photographier donne une distance, j'ai cru rêver ce premier Cannes, sans dormir. Le tempo métonymique d'un travail tendu rythmait le jour et ce qu'il comporte encore de nuit lorsque l'on peut encore distinguer les arpenteurs de croisettes se lancer tels des phalènes lancées vers des stars mobiles et planquées derrière des écrans, des vitres teintées et des lunettes solaires, de la lueur blême d'un écran mac posé à flanc de falaise, sur le balcon élevé d'un immeuble donnant sur la Croisette.

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J'avais laissé le jour puis la nuit entrer par la fenêtre. 
Toute la journée dans les températures estivales et la brise presque marine qui soufflait au troisième étage, les rideaux avaient dû onduler sans aucune régularité des palpitations chaotiques décidées par les éléments, présents et doux. Le soir j'aimais rentrer dans le noir. Tourner la clé. Ouvrir la porte. Laisser sur le seuil la lumière chancelante du couloir, trop crue, car l'applique était cassée. Un fondu au noir, tournant le dos à la comédie humaine, laissant du sombre brut apparaître la lumière par la venelle, le feutre des nuances lourdes et denses se pose sur la rétine. Je tombe mes vêtements et attends debout et nu que je m’habille d’obscurité. Un usage usuel et estival de l'appréciation non dissimulée du retour au foyer.
Je retrouve cet espace que je connais les yeux fermés. Le tapis sur le parquet parfait le confort. L'odeur suave d'une nuit d'été emplit mes poumons. Paris sent bon cette nuit. Les bruits de la ville sont lointains, comme capitonnés depuis la fenêtre, le détour du rideau les carène comme émanant d'un songe d'en bas. Quelqu'un dans la rue doit rêver tout haut.  
C'est peut être ce cloche, le nouveau que j'ai croisé ce soir sur son matelas biplace qui dormait dans le passage. Il était blotti de son côté. Comme attendant quelqu'un près de lui. Comme s'il avait prévu de la place pour cocher ses désirs à côté de lui. C'était émouvant. Peu de confort et l'espace réservé, du reste, étaient une hypothèse. J'ai pensé que c'était lui, le rêveur d'en bas. J'ai allumé la veilleuse et me suis couché dans mon grand lit. Blotti d'un côté. D'ici-bas mes rêves valaient les siens ; mais il était, du reste, bien plus facile d'être seul. 

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Je pense qu'elle le lira dans l'escalier.
Du bout des cils, faux pas tremblants. Juste pour en connaitre la saveur, le goût des mots dans ma bouche et la sensation des épices sur sa rétine. Il sera près de minuit, juste après la représentation. L'appareil aura vibré, vitre fêlée comme une balafre numérique au fond de son sac noir et or. Elle salue sur les planches, et moi je bafouille avant que le rideau et le masque ne tombent. Elle vacille sur la rampe. C'est c'est dehors qu'elle le lira tout à fait. En articulant les mots détachés dans sa tête. Du bout des lèvres, je guette qu'elle daigne me tendre sa bouche. 

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Ce jour de printemps c’était l’été. Un ciel plus bleu que nature azurait l’horizon. L’horizon qu’entamaient les toits du XVIIe, découpés le long des rails qui partaient ailleurs. Vers le nord. Et comme les trains partaient, les migrants revenaient. Ils revenaient en petits groupes anonymes. Comme des ombres normales qui se dispersent à la sortie du métro. Si l’on ne prête pas attention, on ne les remarque pas. Je les cherche alors je les vois.Sur un banc dans le square, fumant le long d’une rambarde. L’errance donne du temps. On ne dine même pas. On manque d’air, et comme lui, le manque est invisible, inodore, sa couleur est le sombre des peaux, le sombre de l’ombre de soi qui traîne et s’allonge comme tombe le soir. Puis les réverbères prennent le relais. Il faut dormir à l’ombre, mais pas trop, se cacher, mais pas à l’écart pour un peu d’intimité, mais garder de la protection comme une cape, une couverture, comme celles abandonnées là à quelques mètres, sous le métro La Chapelle ce matin. La mairie, la préfecture sont venus, les officiels, les officieux, sous un ciel maussade, plombant la nuit comme des scellés posés sur cet espace encore public il y a peu. Les tentes sont broyées, les affaires de ceux qui étaient partis du camps trop tôt aussi, ils n’ont pas pu revenir une fois le quartier bouclé. Les bus ont emmené la majorité des personnes présentes pour leur donner un toit, et peut-être un soi pour ceux qui ont encore le droit de réclamer l’asile politique. Et la politique a joué. Pendant que des bus déposaient les migrants déplacés devant des accueils de jours pour un café, qui ne disposent de fait de chambres pour accueillir leur manque de sommeil, personne n’indiquait aux réfugiés qu’on les emmènerait plus tard en bus pour aller dormir plus loin. Ils n’ont pas compris parce qu’on ne leur a pas expliqué. On ne leur a rien dit. Le préfet pendant ce temps promettait devant les caméras des repas, un relogement pour tous ceux recensés. Ce qui est honteux c’est le mensonge. Mentir à des personnes dans un état plus que précaire, dormant entassées à 400 au milieu des ordures est ignoble. Promettre sans se donner les moyens de tenir ce que l’on avance est odieux. Silence on expulse, mais on est de gauche. Regarder ça de près, se retourner quelques heures après quand le métro passait, regarder Aboubakr s’endormir sur un carton au beau milieu d’un square vide juste en contrebas. Se demander « mais qui sommes-nous pour tolérer ça » ?

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J’ai regardé Alger depuis la terrasse de El Aurassi, le bleu sortir du chrome mat de la nuit. Le soleil ressuscitait à l’horizon promettant un jour clair sans brume. Le phare palpitait au bout de la jetée, le sombre dispersait l’obscurité et désignait les maisons infinies sur la colline. Les mouvements imperceptibles des vagues semblaient lacustres et les courants fixes. Ils ressemblaient à la lumière qui montait, chaque instant charriant son wagon de nuances sans que l’on puisse observer quoi que ce soit de précis. L’horizon devenait une ligne définie, le ciel se séparait maintenant la mer.
Jadis mon père embarquait ici pour partir enterrer sa mère. Il était arrivé pendant la cérémonie. Les avions n’étaient pas légion et les navires prenaient du temps. Une semaine plus tard, il rentrait. Il avait dû voir le rivage se rapprocher. L’Aurassi n’existait pas encore. Mais comme moi qui rentrait de reportage lorsqu’il est mort, j’avais l’impression ici de lui faire enfin face, et que nous nous rapprochions aussi sensiblement que ces nuances changeaient. Comme adoubant un métier auquel il aurait pu donner un sens.

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Et la pluie s’est mise finalement à tomber en lambeaux de cieux rectilignes et chaotiques. Des adieux saisonniers où les éclairs marquaient enfin l’arrivée de l’été, ils précédaient des gouttes poisseuses et lourdes. En bas un piéton dérivait en équilibre en surplombant les rigoles vacantes de trombe que charriait la rue. Le tonnerre semblait déclencher des vagues d’arcs éclaircissant les cieux électriques. Ainsi les montagnes jusqu’alors perdues dans un horizon indécelable et vapororeux, émergeaient telles des typons concordants avec l’ombre d’une morsure dans l’infini. Alger la blanche était tout à fait éteinte, chaque zébrure déclenchait une décharge de contraste, réverbérant les flashs sur les façades claires et immaculées.

***Ode au Soleil***

Society — 14 hours

Jake Bugg — Two Fingers

Lower Dens — Société Anonyme

The Proclaimers — Over and Done With

The Flaming Lips — Yoshimi Battles the Pink Robots, Pt.1

Jesse Green — Nice 'N'Slow

Lower Dens — To Die In L.A.

Barbara Carlotti — Cannes

New Drum — Strawberry Letter 23

Florence and the Machine — What Kind of Man (Nicolas Jaar Remix)

Nicolas Jaar — El Bandido

Pr0files — Forgive

Jamie XX — SeeSaw (feat. Romy)

TEPR — Hypnotease

Jake Bugg — Broken

I Am Kloot — Let Them All In

Stealing Sheep — Greed