WINTER 2016 / by Julien Mignot

Les tribulations de l'Anglaise dans un habitacle à température adéquate valaient le frisson d'un glaçon exilé d'un cocktail californien dans ton cou. Je jalousais en silence ces vents désertiques qui, avec une candeur élastique, pouvaient sereinement s'éparpiller sur toute ta peau à moitié nue dans le soleil déjà mordant qui glissait vers un printemps déjà présent.

Je n'avais que ce moteur pour consoler mes envies chaleureuses encore en hiver. Une croisière parisienne, une croisière de plaisance le ris rangé le long des quais. J'abats le phoque au passage et je me lasse de ces attentes et de mes questions en les remplaçant par des décibels bien écrits, et des pensées originales qui passent entre deux feux rouges ou verts. Je presse la pédale comme la détente.

 ***

Sur le cuir magnolia passé du cockpit, tandis que je quittais Paris pour rejoindre l’Auvergne, je discernais, capitonnés et silencieux, les effluves passagers de toutes ces conquêtes qui, aussi subtiles qu’un battement de cils, s’étaient déjà évanouies. Restait la carlingue et moi. Toujours à nos places respectives. Je chauffais à droite, entouré du cocon protecteur de ce coupé solitaire. Partir pour les fêtes seul c’est difficile, c’est une forme d’aveu d’échec.

 

J’ai dormi un instant sur l’aire près d’Orléans. Lorsque l’on s’endort, les mouvements de relâche s’animent. Et parfois, la nuque du siège craque quand le cou s’affaisse. On pourrait croire qu’un fantôme passager est revenu hanter le carrosse.

Je repensais à J., sa nuque sur l’assise, les pieds sur la calandre, et à une collection tout entière de moments agréables. J’ouvrais alors les paupières pour les garder précieusement. À l'aune des fêtes, et surtout du changement d'année qui allait suivre, je voyageais. Ainsi le véhicule, depuis qu'il était ma propriété, était lié à ces périodes de transhumance. Il était un catalyseur précieux.

Un peu comme les cadeaux et tout le tralala. Ils servent à ça : se rappeler des belles choses, ou bien racheter les mauvaises passes. Ce début de semaine chaotique et l’immense gouffre de solitude qui s’en suivirent pouvaient bien m’inquiéter, je me sentais surfer sur une fine lame tranchante très déprimante. Je ne savais pas encore de quel côté j’allais flancher. J’alternai alors des dépassements gauche-droite, pour l’équilibrer.

 

Pour affirmer mon penchant, oupour calibrer l’extension du domaine de ma lutte, j’ai choisi de partir en Écosse. Des billets secs. Je vais rouler. Rouler encore. Le volant à l’envers, mais sur la bonne piste. Il s’agit de choisir des paysages pour se projeter, de trouver des passagers de fortune pour aider l’aurore à se lever.

 

À quatre heures du matin, je quittais l’Auvergne. Vol de nuit. Les phares qui filent en guise d’étoile sous un ciel bas que l’on n’aperçoit même pas. Charles de Gaule, pluie, parking, embarquement. On contrôle aux frontières européennes maintenant. Étrange me dis-je, reculer sur une liberté chèrement acquise sans même moufter me dépasse. Atterrissage. Le parking. Une voiture. Les routes. On ne sort pas des sentiers battus. Les collines nous bordent et se dressent comme les vagues figées d’une gigantesque tempête dont le vent aujourd’hui ne soufflerait plus que des bribes.

 

La proximité des éléments et parfois troublante. L’origine liquide suinte encore par le sol gorgé de la lande, comme si cet océan rocheux débordait par les spores solides, transpirant ce long effort, contractant les éléments pour les tenir figés là, dans le vent, sous la terre spongieuse.

 

C’est au sommet du pic que cela m'est apparu. Plus encore quand je suis redescendu. Depuis hier, je suis suivi en permanence par les groupes alternativement chinois, puis indiens. Au restaurant le soir, la moitié des tables étaient asiatiques. C'était suspect. Et aujourd’hui, je me sens suivi. Nous arpentons les mêmes parcours. On se reconnaît désormais. La récurrence appelle une certaine forme de connivence. Je soupçonnais le responsable de l’agence nationale du tourisme d’avoir opéré un travail de fourmi plus que payant, auprès de ses homologues du levant. C’était mon dépaysement local.

 

C’est rare, mais c’est arrivé. La table d’à côté m’a abordé en me demandant si le fromage que je dégustais avec appétit était bon. J’avais acquiescé pensant que mon coup de fourchette aurait suffi à justifier mon envie. En effet, ce fromage écossais m’enthousiasmait plus que de raison, et je n’avais pas spécialement envie de converser entre la poire et le dessert. Nous avions là trois amies, environ 25 ans. L’une d’entre elles boudait loyalement : elle l’avait annoncé dès le départ. Les deux autres étaient étudiantes, l’une en architecture, l’autre en géographie. Conceto des matières qui m’avaient passionné avant d’aborder la photographie.

 

Le temps avait jusqu'à présent, feint d'être clément. Je petit-déjeunais installé devant des trombes d'eau, calfeutré près de la cheminée dans mon petit hôtel central. Mes deux Chinoises d’hier soir attendaient vainement le bus sur la place sous l’abri. Naturellement, je sortais tel un héros humide et leur proposais qu’elles m’accompagnent.

Une erreur informatique ou une attention bienveillante et maladroite de la guichetière du loueur de voitures de l’aéroport avait généré une sorte d’hérésie en forme de véhicule digne d’un nouvel apparatchik d’une république postsoviétique : la Skoda Superb portait bien son nom.

Ainsi depuis Glasgow et le rétrécissement permanent des routes dès lors que l’on s’enfonce vers le Nord (il doit y avoir une pathologie particulière au niveau des chaussées), j’étais seul à dompter la limousine, je n’étais que chauffeur et, sans casquette, j’étais ridicule. Il était raisonnable de faire profiter de ce luxe mes nouvelles amies asiatiques. Elles l’ont naturellement compris et, sans que je ne demande quoi que ce soit, se sont installées à l’arrière.

 

La pluie ici ne tombe jamais droite. Comme la langue, elle prend un certain accent.

Le vent, la terre qui respire, projette les gouttes au-devant, glaçant nos joues de minuscules projectiles liquides, acérés comme une lame lorsqu’il se déplacent à la vitesse de la tempête.

L’air contre soi pétri le corps, l’érode, les éléments nous polissent.

 

Nous étions totalement trempés quand je les déposais à l’hôtel. Les sièges chauffants de la limousine n’avaient eu qu’un effet soporifique sur ces drôles acolytes, pendant que je me débattais avec une visibilité nulle et des routes étroites, elles avaient sombré, joues contre joue, à l’arrière toujours. Le plus normalement du monde, nous avions passé une après-midi ensemble, la version amicale d’une nuit avec une inconnue que nous ne reverrons jamais et qui était pourtant naturellement reconnue. Je ne vous connais pas, mais l’on se reconnaît.

La nuit tombait juste quand nous séparions. La tempête montait encore. Le ciel était d’un bleu uniforme et glacé, comme se nimbant de toutes les nuits de la terre. Le soir mettait un temps fou à venir. Descendant les nuances les unes après les autres. Laissant l’éclat du ciel baver, délavant même les gouttes et les sommets, les pentes, la route. J’ai quitté l’île pour attaquer les lacets. Quand j’ai enfin pu conduire de mes deux mains, on ne pouvait vraiment plus rien photographier, même les biches sur le bord de la route s’étaient rangées, j'ai commencé à flipper. Là, seul, au plus fin fond de l'Écosse, et des Highlands sur des singles path, bordant des Lochs aussi insondables que le noir de l’au-delà des phares. Comme une inquiétude interrogeait mes certitudes sur les qualités de fiabilité de l’auto.

 

 En arrivant, je constatais que nous n’étions que six dispersés dans la salle de restaurant. Deux couples et deux hommes seuls. Encore une fois le fromage était très bon. Il devait y avoir des cuisiniers, d’autre personnel et pourtant nous aurions pu croire en l’omniscience du maître d’hôtel, le bruit de son agitation, même discrète, remplissaitle silence des autres, la lumière oscillait en intensité comme si le générateur était défaillant cycliquement et cliniquement, le vivant habitait les objets, c’était certain. Nous semblions isolés.  Finalement, cette salle à manger très Agatha Christie me plaisait.  Je faisais un clin d’œil au trophée de chasse qui trônait. Quitte à crever dans un placard, autant s’assurer la connivence de la faune locale dans l’au-delà.

 Ce matin alors que je circulais vers un cul-de-sac : si je voulais atteindre le bout, je n’avais d’autres choix que d’y aller. Ainsi, je réfléchissais sur le principe de l’aller-retour. Plusieurs points cruciaux me semblaient nécessaires à creuser :

– Chaque mètre parcouru vaut double

– Une seule destination est possible

– On ne voit pas la même chose à l’aller et au retour : de l’importance du chemin ?

– On revient d’un point de l’espace au même endroit : le temps nous sauve ainsi et nous permet une évasion elliptique puisqu’il devient ainsi la variable souveraine.

J’ai impression d’avoir évolué en cul-de-sac dans ma vie. En rebroussant parfois chemin le temps nécessaire à déconstruire la relation. Se servir des briques qu’on avait utilisées pour sa construction pour bâtir les prémices de la suite.

 ***

L'hiver commençait par un dimanche parfait. Même s'il ne neigeait pas. Même s'il ne faisait pas assez froid pour se lover sous des couettes confortables, les plaids adéquats étaient juste de mise.

Dans l'ordre il y avait une succession agréable de moments gustatifs musicaux et charnels. Il y avait eu un petit déjeuner avec du pain frais, celui que l'on va chercher hagard, les yeux embués d’humeur à 13h du matin, un sweat sur le dos et un jean sans dessous, les cheveux de travers au-dessus et une odeur de nuit à fleur de peau.

Le tout concluant une semaine curieuse. De celles qui commencent plus calmement qu'un ciel bleu sans rayure d'avion, celles où les choses arrivent sans avoir à les provoquer. Et tout était arrivé dans l'ordre. Comme un quinté, mais en mieux. Les amis en plus, la douceur, 2016 ressemblait à un millésime facile et immédiat. À consommer maintenant. Primeur libre et garde certaine. Un swing sans bégayer.

 

Quand on entameune histoire, amour passager ou régulier, il y a toujours ce moment, tôt ou tard, où l’on va se rendre chez l'autre.

C'est un moment qui débute chez soi en général. Puis il y a le trajet. Pour ma part, j'emploie le scooter, et ainsi je dessine un itinéraire. Le plus délectable, c’est quand on a peu de référence, quand on se retrouve à une heure inhabituelle . On traverse alors ville en usant des raccourcis, en privilégiant des axes connus ou au contraire, inconnus. On sillonne, on tire des bords. Ou alors on fait confiance au taxi en regardant défiler les réverbères par le coin de la fenêtre. Les gens qui vaquent, on a du temps pour les regarder. Et puis il y a le lieu en lui même. Lorsque l'on se rapproche, le hall, les odeurs, la hauteur des marches, le sol, le bruit et l'écho de nos pas. Ensuite on découvre l'intimité du logis. Et ça ne nous regarde plus.  

 

***

L’apanage des grandes villes, c'est de niveler méticuleusement tout en gardant l'intégrité des quartiers. Le principe d’altérité fonctionne à plein régime. Parfois la fulgurance, c'est une caricature qui surgit. Et toi, french aiguisé au bout des doigts, coque de MacBook violette, écouteurs Sony blancs en forme de casque, legging, bonnet avec coupe de cheveux travaillée pour coller au galure. Devant ce lambris, dans ce café de Williamsburg, je t’ai regardé attentivement faire un selfie lorsque tu mordais dans ton croissant. Et je n’ai pu te remercier. Mon Dieu ! Tu m’as fait ma journée

 

Le type écoutait sa musique dans un casque nasillard. Il devait être portoricain et était massivement épais. La peau mate et burinée. C’était Alicia Keys qui jouait New York. Je me disais que c’était un peu comme d’écouter Piaf plein pot dans le métro à Paris. Sauf que le R’n’B est encore plus propice à la vibration, au trémolo du larynx et à la gestuelle qui l’accompagne. Nous sommes arrêtés à Union-Square. Le conducteur avait sans doute freiné trop tard, trop loin du quai. Les passagers sont descendus par notre wagon qui avait encore un accès à la plateforme. Nous étions dans le second, alors pour pallier au décalage, les passagers de la première voiture ont défilés, les uns après les autres, suivant nonchalamment un grand black très costaud et qui était le guide du métro. Les épaules larges et pas de cou. Un routier sur des rails. Je regardais attentivement les gens en prêtant des histoires à chacun. Quelle pourrait bien être la mienne si je devais l’inventer ? Quels seraient les indices relevant de ma mission du jour, de ce que je suis, de ce que je fais là ?

Je partais pour shooter un backstage version studio improvisée. Il neigeait quand je sortais du métro et empruntait la high-Line. Emmitouflée dans une vaste veste, je me retrouvais à marcher avec mon cup of coffee soja late. J’avançais serein. Cela faisait un moment que je n’avais plus eu ce goût de c’est arrivé. Car parfois on imagine qu’un jour cela arrivera. Sans trop y croire bien entendu. Car les rêves sont supposés inaccessibles au moment où on les formule. À chaque fois, la réalité me rattrapait, et ceux-ci avec. D’un étranger tentant d’entendre le son d’une langue qu’on ne maîtrise pas, j’étais passé au stade de l’aisance précaire de celui qu’on attend. J’ai passé du temps à monter ce set-up, comme avant, seul. Ava m’aidait quand même par téléphone. Je  pense à ces rêves que je n’ose prononcer tout haut. Il se pourrait bien qu’un jour, sans élever le niveau du son de ce murmure, ils adviennent sereinement, tranquillement, en nous laissant le temps de nous retourner sur ce passé, apaisé. 

***

J'ai regardé la jeune fille tremblante tendre son CD au maestro. Tout l'être vibrait, comme encore emprunt des sinusoïdes sonores et sensibles qu'avait déployé l'artiste sur scène voilà quelques minutes à peine. Sa voix laissait paraître quelques trémolos, sa chair tremblait, si bien que même les larmes, sur ses joues, zigzaguaient.

Pour moi qui n'avait reçu la culture du classique que sur le tard, de manière empirique, me retrouvant souvent planté devant le rayon CD classique de la Fnac à appeler un violoncelliste connu tel un dealer de confiance pour lui demander « peine de cœur, mais quand même une semaine ensoleillée, un truc pour passer le cap quoi, peu de lyrisme, plutôt efficace, mais quand même sensible, tu me connais... Quelle œuvre ? Par qui ? ». Bref, j'avais appris avec le goût des autres à me forger le mien.

Je n'avais pas usé mes fonds de culotte sur les bancs du conservatoire, je ne me représentais pas ce que voulait dire apprendre un instrument ou encore lire de la musique. Ainsi, lorsque j’ai commencé à Pleyel, me retrouver en fin de concert en jean basket à photographier Abbado dans la loge, après être passé devant tout le monde massé devant la porte ne me posait aucun problème. Et mon allant ainsi déculpabilisé ne dérangeait personne. Maintenant à la Philharmonie, je tâchais de coller un peu plus au protocole. Non pas qu'on m’ait fit remarquer quoi que ce soit, mais l'impertinence volontaire peut parfois être lassante.

Pollini était sans doute ému lui aussi. Je les avais tous vu de près défiler sous les yeux ébahis et presque encore enfantins, même si je n’usais pas du protocole, je mesurais la hauteur des géants qui se retrouvaient devant mon objectif à la hauteur de l'émotion que je venais de ressentir en les écoutant. Radu Luppu, Zubin Mehta, Abbado, Martha, Perahia, Barenboim, Ivry, Menahem, c'était quand même un truc. Un sacré truc. Je n'aimais pas les musiciens seulement virtuoses.

C'était une sacré chance de se balader partout dans ces salles mythiques. Je connaissais Pleyel par cœur, j'avais mes trucs pour shooter en silence, pour me planquer ou me déplacer. Je retrouvais les mêmes bases à la Philharmonie, confortable paquebot moderne quand Pleyel avait le charme d'un transatlantique.

 

Maurizio, né à Milan voilà 74 ans est le fils de Gino, architecte rationaliste. Quand il se déplace, c’est d’un pas rapide et engagé. Son costume est à peine trop grand sur ses frêles épaules. Il semble être pressé de quitter la scène. Maurizio venait d’animer ses doigts pendant presque deux heures sur le clavier. Parfois, nous aurions cru en fermant les yeux que la seule modulation de la pression aérienne était capable de créer cette note limpide et presque vaporeuse tant ses pianissimi étaient tendres. Quand on ouvre les paupières et que l’on voit la silhouette âgée s’agiter sur l’instrument, ce que l’on perçoit nous étonne. Comment peut-on garder ce panache et cette virtuosité quand le poids des années pèse sur chaque parcelle de votre corps ? J’avais parfois l’impression que, physiologiquement,  ilsavait mieux jouer que respirer. Que ses mouvements précis et non innés étaient devenus sa norme, sa vitalité, son réflexe. Il a tout joué par cœur. Seul devant son piano et deux mille personnes. Il a salué par politesse, par protocole, et par pudeur, car je lui prête de n’avoir rien d’autre à dire de plus que ce discours magistral qu’il venait de prononcer. C’était de la physique, pure, de la musique, pure, du génie, pure. Rendre la partition invisible, matériellement je veux dire, et transformer ce qu’a écrit le compositeur en musique magistrale, quand elle est une suite logique et naturelle, devient rare et aussi précieux que des diamants bruts polis par le temps et les âges en taille douce.

 

***

Dans le taxi qui allait de Mayfair à Spitafield, par la custode, je l’aperçus, sous un lampadaire, figée dans la nuit. Une lumière électrique propre aux nouveaux quartiers construits après le Barbican dans l’est. C’est une lumière froide qui rappelle le jour ou bien le cinéma.

Je reconnais mal Londres. Je suis venue une quinzaine de fois et les quartiers ne se connectent pas encore. New York est une évidence. Ses quadrilles plantent aisément le décor comme Haussmann à Paris. Le point de repère est au coin de la rue. Ici, je sais où je suis, mais sans me situer précisément. C’est pourquoi j’ai aimé le moment où je l’aperçus.

Elle était en noir. Capitonnée dans un manteau chaud pour combattre les derniers aléas climatiques locaux. Comme une rincée, pas plus tard que cette après-midi. Elle collait, certes, avec un réchauffement atmosphérique. Je ne crois pas qu’elle était jolie. Je crois qu’elle eut été tout à fait transparente dans d’autres conditions. Mais la perfection pétillante sur ses joues de porcelaine reflétait le climax entre le moment, sa peau, mes projections et le décor. Finalement j’en reviens toujours à chercher une photographie.

***

Philippe est arrivé en trench avec Claire. Nous sommes allés directement à la Paella, drugstore de patatas, chapelle dédiée à Messie comme Moïse au christ qui distille tout ce que l’Espagne a fait de mieux et qui peut être susceptible de s’importer à Paris.

Tout est allé bon train ensuite, la soirée est passée d'un trait, comme une gorgée de bière ibérique rince la tortilla qui embouteille l’œsophage, nous oscillions entre PNL et Joy Division en guise de digestion. 

***

Juste après avoir bouclé mes billets. Sans avoir demandé à des amis ni même me renseigner sur quoi que ce soit, j'ai eu cette impression de dégringolade fragile qui fait qu'on se demande pourquoi. La presse était un shoote permanent. Quand les dates manquent, on part en cure. 

 

A gauche, on pouvait distinguer la ligne de la nuit qui se couchait sur l'Afrique. À droite, un jeune cadre dynamique partait en visite semi-professionnelle à Marrakech. Son assistante lui léchait le lobe pendant qu'ils jouaient aux mots croisés. J’avais du mal à cerner le professionnel entre les deux activités.

Par le hublot, la terre s’était dégagée de son couvercle dépressif une fois les Pyrénées passées. J’ai regardé avec délice les paysages du sud de Madrid. Tordue, flétrie, contrite, la lueur hivernale rasante donnait aux hauts-reliefs toute sa teneur. La Maroma, fier comme un phare, perçait les nuages en dévalant vers la mer. Il donnait la direction de l’Afrique.

 

En arrivant en retard, à l’aéroport, deux avions étaient devant nous et les passagers attendaient pour les passeports. L’avion de Bologne a attérit. Les Italiens se sont engouffrés dans les lacunes et la flemme des gardiens, grillant tout le monde d’un air latin prioritaire. Je lisais Theodore Monod tranquillement, et finalement cet événement a donné du contenu à ma patience. Il y avait tout un spectacle à observer. Des commentaires fusaient, certains nous comparant aux migrants de Calais, absurdes et abscons, j’ai failli perdre mon flegme face à ces bouches folles, remplies de condescendance sociale dirigée depuis un cockpit de certitudes aussi creux que leur curiosité. Finalement tout le monde grugeait et se bousculait, sans classe, aucune. J’en suis sorti indemne. La patience est une vertu que l’on éprouve au quotidien.

 

C'est toujours une épreuve la route dans un pays inconnu. Ma pratique amanite fut utile. Le souk permanent était indécent à l’heure de pointe et mettait tout de suite les pendules à l’heure. En me garant, le gardien du parking en plein air m’a demandé de laisser le frein à main desserré et de ne pas engager de vitesse. J’ai obtempéré. Confiance aveugle sincère. J’ai pris mes sacs, abandonné la voiture ouverte, et je le suis engouffré dans la Medina. J’ai évité bon nombre de kifs pour arriver à une échoppe bleutée de néons et saturée de fumer : « - pas d’accès après, tu vas où ? ». «- Je ne connais pas, mais viens. »

 

En refermant à l’instant mon carnet, je suis tombé sur un ouvrage de François Haspero ét Klavdij Sluban, j’avais feuilletée Transverse un de ses livres, édité en 2001, la veille, l’exhumant de ma bibliothèque comme une vieille relique qui nous donne à voir avant de voyager. La page où je l’ouvrais était une citation du directeur de la collection.

 

« Il y a 2500 ans, Pinacle disait « N’aspire pas à l’existence éternelle, mais épuise le champ du possible ». Cette exhortation au dépassement de la vie était aussi un appel à la liberté et aux liens qui l’unissent à l’esprit d’aventure. 25 siècles plus tard, l’énergie vitale de Pinacle ne serait-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés les plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure l’un des derniers espaces de liberté ou il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ? C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience ».

J’étais définitivement sur la bonne route il n’y avait plus qu’à faire.

Le premier chapitre, encore, s’ouvrait sur Alvaro Mutis qui dans les éléments du désastre disait « D’autres lieux encore seraient possible et dans des circonstances très diverses. Mais pour finir, c’est toujours en nous-mêmes que ce produit la rencontre et rien ne sert de la préparer ni de l’attendre. »

Amen

 

La marée avait eu le temps de remonter puis de commencer progressivement à descendre. Sur la bande de sable, à l’autre bout de la plage, minuscules, on distinguait des cavaliers sur leur monture au galop qui se déplaçaient en soulignant cet horizon déjà plongé dans le crépuscule. Ce sable humide brillait encore des dernières lueurs du jour, reflet du ciel légèrement voilé par la brume et la lumière qui tombaient. De l’autre côté, ici, on se penchait part de la le garde-corps de la jetée pour distinguer l’astre sombrer dans les flots. En face, l’infini avant la terre.

J’aime désespérément les endroits vierges, qui paradoxalement conotent une épaisseur de vécu. Les lampadaires viennent de s’allumer, le Muezin appelle à la prière. Tout était parfait comme si cela avait toujours existé.

 

Sur le port, tard le soir, les chalutiers sont en myriades pressés contre le quai. Le roulement est permanent. Les pêcheurs passent de chalut en chalut, entre les amarres et les bouts, d’autres réparent les filets. Les patrons vendent près des échoppes. Le tout dans l’odeur des arrivages précédents qui finissent de pourrir derrière le mur. Quelques vapeurs de kiff dépassent des barques pourries à contre nuit, accoudée aux réverbères, à contre-néon. Serrées contre le bois, pressés pour garder la chaleur du jour balayé par le vent catabatiques qui s’engouffre entre les coques et tombe les Celsius comme on égraine un chapelet. Ces petits foyers rouges planqués jouent avec les feux des navires en contrebas, c’est la constellation des pêcheurs de Mogador.

 

Le silence ici tombe à un moment précis. Tout se tait, passants, murmures, mouettes, chantier, même le vent se calme, il persiste parfois, par habitude. C’est un voile qui s’abat d’un coup. Une sourdine capitonnée de noir qui recouvrirait le balbutiement d’un son. Et ce n’est pas la nuit. Elle est tombée déjà depuis bien longtemps. Je crois que c’est seulement l’installation du sombre, quand on éteint le mouvement dans la nuit.

 

C’est le frottement qui donne un son au vent. C’est lui qui cogne saccadé sur mes tympans après la bourrasque. C’est lui qui illustre le mouvement du pin devant moi. Ses épines sont de fines branches longues comme les doigts d’une main d’un géant. Elle danse. Module. Ondule. Comme le vent change, je la regarde les yeux fermés.

  

Aujourd’hui j’étais nerveux. Se retirer c’est aussi apprendre à son insu que les éléments ont une influence folle sur notre état. Et le vent soufflant puissamment avait percé l’épiderme pour atteindre les nerfs. Il contribuait à la lumière incroyable, aux tempêtes de sable émouvantes, mais il tapait clairement sur le système. Pas une seconde sans son de toute la journée. Il couvrait tout. Les mouettes devaient voler au couchant près du port. Puis, stationnées en face des bourrasques en plein ciel, elles avaient plongé sur les rochers du littoral, comme abattues, pour nicher.

Plus tôt, j’avais poussé jusqu’au nord là où la route s’arrête. Derrière moi un Far-West surpassant les plus beaux décors d’ Hollywood. Devant, l’homme était arrivé dans mon dos sur la plage absolument déserte, courbé par le vent. Il était juste une ombre quand il est apparu. L'irréel en marche, il avançait, mue par son fardeau invisible. Il avançait contre le vent et hâlait au nord. Nulle part. Il n'y avait rien là-bas. Plus de route. Plus d'habitation. Plus de chemin. Il marchait courbé. Se faisant plus fin qu’un sabre pour trancher les pointes sifflantes, flèches de sable lancées à l’assaut de l’air. Le sol était zébré par le sable courant. Nos pas s’effaçaient en avançant. Le bruit assourdissant de l’air couvrant même celui des vagues. L’odeur forte de la mer démontée, le soleil mordant. Le décor était surnaturel. La visite impromptue de mon ombre aussi. Parfois sans savoir pourquoi, et sans jamais chercher à savoir, de justesse, nous arrivons à point.

 

Ce soir en rentrant, j’ai levé les yeux au ciel pour contempler les étoiles constellant la voute si dégagée par tant d’air déplacé. Je n’ai pas compris tout de suite, il y avait des astres, flottaient dans le sombre les paquets d’embruns égarés qui passaient comme des mirages. C’était sans doute les empreintes de pas du passager de cet après-midi. Des paquets de mer et d’écume qui avaient rejoint le ciel. Envolé, passagé, disparu.

 

***

 

Je dormais moins, ma fatigue se comprenait d'elle même. Le manque de sommeil venant pallier toutes les questions médicales qui pourraient expliquer cette lenteur chronique des paupières.

 

Un chauffeur russe me raccompagnait chez moi ce matin, et les Russes, chez Uber, c’est rare. Il était précieux. Très propre sur lui, conduisait magnanimement une Laguna. Il était extrêmement vigilant pour ne pas esquinter son véhicule. Il n'utilisait pas Waze, respectait les feux oranges, avait les oreilles légèrement décollées. Je le regardais depuis le siège arrière. Sa petite barbe légèrement naissante, son grattage de tête récurent : de petites angoisses passagères qu'il ne compensait pas par des palabres ou une éloquence particulière. Il n’y avait pas non plus la radio. Il ne demandait pas l’avis au client sur la station, il n’y avait pas d'eau à disposition et terminait sur l’élan au point mort jusqu'au feu. Je ne cernais pas l'animal.

 

Je ne cernais rien non plus à ma courte nuit dans un appartement juché haut sur une île. Perché. Une collection stratosphérique de Telecaster. Des tableaux aux murs. Des piles éclectiques entassées serrées. Un vibro, une pipe à opium, Bouddha et Steve job se donnaient (enfin) la main. Nous avions failli dormir à trois. Pliés en quatre. J’avais sombré une heure par personne présente dans le lit. C’est un adage qu’il faudrait, me disais-je, adopter plus souvent. 

***

 

Black Star – David Bowie

The Last Living Rose – PJ Harvey

Trouble, Heartaches & Sadness – Ann Peebles

Glad You're Mine  DJ Spinna Feat. Angela Johnson

Driftin  Alessi Brothers

Sunrise – Cherubin

Makeba – Jain

Holes – Mercury Rev

Cygnet Committee – David Bowie

Duran – Miles Davis

Adimiz Miskindir Bizim - Mazhar Ve Fuat

Children of the Night – Isaac Delusion

Fortune – Little Dragon

Vinur Minn – Ólöf Arnalds

Zvichapera – Chiwosino

Wasurecha Iya Yo – Watanabe Hamako

Sote Sote Adhi Raat – Sapan Jagmohan

Нежность – Майя Кристалинская

Dancing In the Moonlight – King Harvest

Brunswick – Bambi Davidson

Love Is Strange – Wings

Black Water – Timber Timbre

Dr. Beat –Gloria Estefan & Miami Sound Machine

Little Red Corvette – Prince

Everywhere – Fleetwood Mac

I love You – Spacemen 3

Heatwave – Martha Reeves & The Vandellas

Tangled Up In Blue – Bob Dylan

Deux arabesques: No. 1 in E Major – Claude Debussy par Monique Haas

Girl Loves me – David Bowie

Swell & Ammi Ammi - Archy Marshall

You're Mine – Lola Marsh

Nice Dreams – Son Little

Rose Quartz – Toro y Moi

Closer – Klyne

101 (feat. Joe Newman) – Portico

Monday – The Sea and Cake

Lost my Head there – Kurt Vile

Sugar Hiccup – Cocteau Twins

The Traveller – Fascinator

To Hell With Poverty – Gang of Four

King Kong – Clinic

Hey Mister – Althea Forrest & Togetherness

Use My Body – Mavis John

Hang Together – Odyssey

Billy Jean – Shinehead

Let Me Down Easy – Paolo Nutini

Capsized – Andrew Bird

Dream On – Aerosmith

Into The Night – Julee Cruise

Run Of the Mill – The Magnetic North

Part Two In My Own Way – Ray LaMontagne

T.B. Sheets – Van Morrison

Ecstasy – Ohio Players

Ball of Confusion (That's What the World Is Today) – The Undisputed Truth

A Change is Going to Come – Baby Huey & The Baby Sitters

Coming Home – Leon Bridges

Je fais le mort – Juniore

Need – WhoMadeWho

Let's Dance – M. Ward

Take Me to Your Heart (Remix) – Eurythmics

All Res – GoGo Penguin

Here – Pavement

Lazarus – David Bowie

Who Knows Where the Time Goes – Nina Simone