SCREEN LOVE

 Je me souviens de mon enfance. Ma mère était concierge, et nous occupions le logement de fonction situé au dernier étage, sous les toits de la mairie d’une petite ville, en banlieue proche de Clermont-Ferrand, en Auvergne. […] En emménageant, mes parents voyaient depuis la fenêtre littéralement, un grand champ. Les buildings avaient poussé plus vite qu’une forêt et pris le nom, basiquement, de la parcelle. J’ai atteins la taille nécessaire pour regarder la rue depuis ma fenêtre, debout sur l’escalier, le monde s’ouvrait à moi. Je passais un temps fou à regarder les gens, patiemment, déambuler du supermarché à la banque. […] Je me souviens attendre l’accident, la scène de ménage, une sortie de douche, peut-être que le jeune couple du 7e ferait l’amour ce soir sans pyjamas, sans éteindre la lumière. […] Je me suis demandé à quoi pouvait bien correspondre la version updatée de ce passif de voyeur. J’ai d’abord cherché du côté des webcams classiques. Après avoir découvert quelques Pandas fourbus, des chutes d’eau qui n’en finissaient pas de chuter et des avions qui décollaient tout le jour, je me sentais loin de mes semblables et vraiment en manque d’humain. Périscope était d’un ennui pathétique et seuls les débuts de Chatroulette me laissaient nostalgique. […] J’ai choisi d’investiguer sans vergogne du côté des webcams sexy destinées aux accrocs du live. Les exhibitionnistes habitaient la dernière page, le haut du panier étant tenu par des jeunes gens demeurant partout dans le monde, pratiquants exubérants ou sages, organisés ou indépendants, évoluant au fur et à mesure que l’on sondait les pages vers des pratiques locales, crues, désinhibées. […] Et j’ai regardé attentivement. Toujours à travers un Leica pour conserver l’acte photographique. J’ai photographié le cadre de l’écran, net, ou bien je me suis rapproché à loisir pour rentrer dans la chair et faire apparaître l’anonymat. […] J’ai essayé de parler du Monde entier sans bouger de mon petit écran.